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L’horreur
du poil
Rien de tel que le Net pour prendre la température de l’évolution
des mœurs. Il suffit de se brancher quelques minutes sur un «
chat », un de ces salons où on converse de tout et de rien,
et plus particulièrement de sexualité, pour que vienne sur
le tapis la grave question de l’épilation. Le jeune internaute
de sexe masculin ne se fait pas prier pour vanter cette pratique considérée
comme le nec plus ultra.
Poussons plus loin l’investigation, consultons un de ces nombreux
sites de petites annonces, de répertoires où l’on
peut dénicher une « escort girl » au prix fort, pour
une heure ou pour la nuit. La grande majorité de ces demoiselles
vénales annonce comme un atout, un avantage indiscutable, qu’elles
sont épilées, voire «complètement épilées
». Ce serait le goût des clients, loi de l’offre et
de la demande.
Si on s’interroge sur la motivation de ce parti pris, on s’entend
répondre, en général par de très jeunes gens,
que « 1° c’est plus hygiénique » et «
2° c’est plus facile pour le cunni ».
La première affirmation est évidemment sujette à
caution. Qu’une pilosité pubienne abondante et non entretenue
soit le refuge de quelques parasites indésirables, c’est
possible dans certains cas, lorsque ce «buisson ardent » est
laissé à l’abandon. Mais l’hygiène rigoureuse
que permettent nos installation sanitaires modernes élimine bien
entendu ce risque. Le motif est donc aussi ridicule que lorsqu’il
justifie par exemple la circoncision – une hygiène masculine
élémentaire exigeant le nettoyage du prépuce par-dessus
et par-dessous. Nous ne sommes pas dans le désert, nous avons l’eau
courante !
La deuxième affirmation me met la puce à l’oreille.
Ce serait plus facile pour « certaines dévotions qui sont
bien de chez nous » comme le chante Brassens. Il faut croire que
pour ces nouvelles générations, l’effort d’écarter
quelques poils serait surhumain. Bon, le risque existe d’en avaler
un ou deux, mais on n’a rien sans rien ! Mon impression est que
le mot « facilité » est ici déterminant. Nul
ne veut plus faire le moindre effort. Tout doit être dû, instantané,
prêt à consommer. Fast food/cunnilingus même combat.
Le résultat, en tout cas, est qu’on semble assister à
une évolution irréversible. Bien sûr, toutes les femmes
d’aujourd'hui ne sont pas « complètement épilées
». Mais la grandissante horreur du poil et cette obligation incontournable
d’aller se pavaner sur des plages dans des maillots de plus en plus
microscopiques (le « string » ayant officialisé cette
mode) oblige la grande majorité à passer chez l’esthéticienne
de service pour se faire faire cette épilation partielle qu’on
appelle d’ailleurs « le maillot » (avec des variantes
aussi grotesques que le fameux « ticket de métro »).
Pour mesurer la radicalité du changement, prenons ce qui reflète
les goûts supposés dominants : visionnons une bonne vieille
cassette avec un film porno des années 70 et un dvd X contemporain.
Je persiste à penser que les toisons omniprésentes alors
sont plus excitantes que les pubis désespérément
glabres d’aujourd'hui. Plus esthétiques aussi ! Déshabillez
une femme épilée, vous verrez une vulve qui dans les meilleurs
cas se réduit à une fente délicate finement ourlée,
mais peut aussi offrir un aspect moins avenant lorsque ses lèvres
sont externalisées. Nous en parlions un jour dans mon salon, en
compagnie de mon ami le cinéaste Francis Leroi et de deux jeunes
actrices complètement nues (pour des raisons très professionnelles,
ne vous méprenez pas). Francis se lamentait comme moi sur leur
absence de poils. Elles se récriaient parce qu’elles trouvaient
ça « plus joli ». Mais nous étions des quinquagénaires
accomplis et elles avaient la vingtaine à peine dépassée.
Est-ce donc une question d’âge, et la subjectivité
esthétique est-elle à ce point tributaire de la génération
?
Il faut, je crois, chercher plus loin. Ce ne sont pas seulement les pubis
féminins qui sont sur la sellette. Toute notre époque marque
une horreur du poil qui est peut-être une réaction contre
l’ère hippie, ce septennat enchanté qui s’étend
en gros de 1967 à 1974. On se souvient du triomphe des cheveux
longs, qui s’étaient imposés dans tous les secteurs
de la société, signe d’abondance et de luxuriance
qui trouvait son équivalent dans un délire vestimentaire
axé sur l’ampleur, la générosité (robes
longues, flottantes, foulards et bandeaux, et pantalons aux fameuses pattes
d’éph, manteaux frôlant le sol…). Et celles qui
se dénudaient à Woodstock montraient bien qu’elles
avaient gardé tous leurs poils !
Sans tomber dans la nostalgie, il est intéressant de se demander
pourquoi, après cette « décadence », on est
redevenu si spartiate. Certes, il y eut une réaction virulente
et idéologique : une fois fané le flower power, les skinheads,
partis de Grande-Bretagne, ont lancé la mode du crâne rasé.
Je ne dis pas que les adeptes actuels de cette mode soient tous comme
eux des néonazis, mais il faut bien s’interroger, plus généralement,
sur ce que traduit ce besoin de couper (les cheveux, les poils) et de
nettoyer.
Qu’une époque de crise économique ait succédé
à un temps d’abondance n’est certes pas un critère
à négliger. Les garçons aux cheveux longs, en pleine
« révolution sexuelle », se faisaient souvent traiter
de filles, et on assiste à une revendication de virilité
à travers le rasage du crâne. C’est une inversion par
rapport à l’Antiquité biblique (les mythes de Samson,
d’Absalon) ou grecque (Alexandre le Grand). Toujours est-il que
les jeunes banlieusards comme leurs héros, les sportifs des stades,
arborent le crâne rasé comme un étendard. Du côté
des bourgeois, ce pourra être le moyen pratique de dissimuler les
ravages d’une calvitie précoce : j’en ai vu pas mal,
autour de moi, adopter cette « politique de la tête rasée
».
Il y a pas mal de temps que l’horreur du poil rime avec l’uniforme
de toutes les armées régulières. La « coupe
militaire » porte bien son nom. L’alibi hygiéniste,
jointe au souci d’efficacité (les cheveux seraient une gêne),
rime ici avec les exigences de la discipline : il s’agit de briser
les personnalités, d’uniformiser. Un souci identique s’appliquait
de la même manière aux bagnards, sous prétexte d’éviter
les poux. Ailleurs, c’est le même abaissement des individualités
que réclament les règles religieuses, tant chez les moines
occidentaux que chez les bonzes, tous convaincus des bienfaits de la mortification.
Si on réunit la vogue du rasage et celle des tatouages, comment
ne pas évoquer aussi un lieu où l’un et l’autre
furent sinistrement réunis, sous le signe de l’organisation
méthodique et de l’obsession hygiéniste : les camps
d’extermination nazis. En y ajoutant une autre composante follement
à la mode, le piercing, on retrouve d’inséparables
attributs de l’esclavage (l’anneau perçant la lèvre
ou la cloison nasale, en particulier). La honte et l’infamie de
jadis deviennent ainsi des signes de chic, de distinction sociale. Troublant
phénomène !
Mais revenons aux pilosités pubiennes menacées de disparition.
Cette évolution est-elle irréversible ? On me rétorquera
que ce fut le cas en mois d’un siècle pour les aisselles,
encore garnies à la Belle-Epoque de leurs poils d’origine
dont nul ne songerait aujourd'hui à demander la restauration. Si
quelques stars italiennes résistèrent dans les années
50, ce fut un combat d’arrière-garde. Et on ne parle pas
d’autres parties du corps, des jambes promises à la brûlure
de la cire épilatoire, etc.
Justement ! Le pubis n’est-il pas le dernier rempart du naturel,
pour ne pas dire de l’animalité ? Et cette toison n’est-elle
pas, en même temps, si érotique dans sa fonction de préserver,
pour un moment au moins, le fascinant mystère de ce qu’elle
doit cacher ?

L'origine du monde, tableau
de Gustave Courbet
Note
1 – On ne peut jamais être exhaustif, je n’ai
pas envisagé ici d’autres explications : le phantasme de
la petite fille au pubis glabre qu’on peut rêver ainsi de
reconstituer… et son pendant, le « phantasme de Peter Pan
», soit l’éternel petit garçon que voudrait
perpétuer l’homme adulte épilé.
Note 2 – Les moeurs sont sûrement tributaires
des latitudes et des climats. Une amie lectrice me signale aussi le goût
prononcé de l’épilation chez les Orientaux (à
commencer par les sourcils), et leur procédé relativement
barbare de l’épilation au sucre !
Gérard Lenne
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