Francophone, anglophone, médicale ou humaniste, où se situe la sexologie?

Propos recueillis auprès du Docteur Blachere, Psychiatre, Sexologue

La place de l’anglais dans le domaine scientifique

Depuis belle lurette, l’anglais a détrôné le français dans de nombreux domaines pour être aujourd’hui reconnu comme la langue de la communication scientifique par excellence: un article scientifique publié en français n’a aucun chance de franchir les limites de l’hexagone.
Cet anglais ne ressemble en rien à la langue de Shakespeare mais bien davantage à un outil de transmission d’informations, pratique, précis, bien adapté à rendre compte de données scientifiques, au moins dans le domaine des sciences de l’ingénieur, de la médecine ou de la biologie... Pour la sexologie, c’est moins simple.
La publication scientifique annonce la couleur sans la moindre ambiguïté; de plus en plus de revues, même en français, demandent aux auteurs d’envoyer leur texte, et au moins un résumé et les mots clé en anglais. Ce qui fait apparaître la volonté de publier en français comme un acte militant de défense de la culture francophone.
Les publications scientifiques anglophones ont porté à un haut niveau leurs exigences en matière de présentation, et de preuves, en cela, elles contribuent à renforcer la crédibilité des travaux scientifiques.
Il semble pourtant que l’anglais, devenu une sorte d’espéranto du monde scientifique, délimite plus que de simples contenus, mais marque une véritable différence culturelle dans l’approche des réalités, notamment sexologiques.

Médecine sexuelle

La médecine sexuelle s’intéresse aux dysfonctions sexuelles d’ordre physique ( de l’anatomie à la physiologie) et à leur traitement médical ou chirurgical. On trouve de nombreuses études sur les sujets les plus divers, répondant à un protocole précis qui fait état de l’hypothèse, des moyens, des résultats: toute affirmation doit être basée sur des preuves mesurables. Cette approche est indispensable pour donner à la médecine sexuelle le même statut qu’à d’autres spécialités médicales et assurer les patients du sérieux et du bien-fondé des diagnostics et des traitements.
En même temps, la médecine sexuelle ne fait pas l’unanimité à commencer par les mouvements féministes qui en pointent les lacunes et la soumission aux sponsors. À cela, il faut ajouter le questionnement sur la possible nocivité de certains traitements comme les anti-dépresseurs ou les hormones de substitution. En toile de fond, l’influence de plus en plus manifeste des sponsors de l’industrie pharmaceutique qui, depuis le succès des IPDES, n’ont de cesse d’imaginer de nouvelles molécules capables de venir à bout de toutes difficultés sexuelles. Le danger, c’est que cette approche exclusivement scientifique tende vers un regard exagérément normatif de la réalité sexuelle...

La Sexologie, pour sa part demeure irréductiblement plurielle...

La médecine sexuelle ne recouvre pas l’ensemble du champ de la sexologie car elle ne rend compte que des dysfonctionnements physiques. Elle cherche à donner des réponses médicales à des problèmes qui ne sont pas des maladies mais relèvent de croyances, d’inhibitions, résultats d’apprentissages et de diverses influences culturelles. Or chez les humains, la sexualité ne se résume pas à des fonctions reproductrices, c’est pourquoi la sexologie ne peut se passer des approches de la psychologie, de l’anthropologie et de la sociologie... Ni l’homme ni la femme ne sauraient être réduits à de simples amas de molécules, ils sont porteurs d’une histoire, acteurs d’une culture et d’une vie sociale qui les influencent leur sexualité au moins autant que leurs hormones.
La sexologie francophone, pour sa part, tend à aller vers une réflexion en partant de cas cliniques; pour simplifier, c’est de la sexologie appliquée, pas de la recherche fondamentale... Elle s’est efforcée jusqu’à présent de demeurer dans un courant humaniste qui pourtant se marginalise face au poids de la science et des enjeux économiques.

La sexologie humaniste

La perspective humaniste n’est pas absente du paysage de la sexologie, si l’on en juge par d’autres publications en italien, espagnol, arabe, et bien entendu au Canada. Un discours autre que scientifique trouve une place légitime en Sexologie, mais ne doit en aucun cas tomber dans le piège réducteur d’un regard exclusif: psychologisant, moralisant, anthropocentrique....
Il ne s’agit pas de défendre une spécificité francophone de la sexologie, mais bien de prendre position pour une approche humaniste, seule capable de réfléchir utilement sur la complexe sexualité humaine.