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Dépendance à la pornographie
Comprendre les enjeux réels des combats "vertueux" |
Ils naviguent quotidiennement sur des sites pornographiques tout en se masturbant, on les désigne comme des malades, des drogués et s’ils «passent à l’acte» comme des délinquants.
C’est qu’il ne faudrait pas confondre la pornographie avec la «vraie» sexualité humaine, or, l’usage massif du sexe dans la communication ne fait pas référence à une sexualité reproductive, mais érotique. Si l’érotique des uns est le porno des autres, il reste que les évocations à caractère sexuel exploitent des images avec une esthétique qui leur est propre. L’érotique publicitaire esthétise le sexe, les corps sont parfaits, lisses, exempts de plis ou de rides, inaccessibles, idéaux. L’imagerie pornographique met en exergue le dévoilement intégral, la nudité totale, la grossièreté, la jouissance ad libitum.
Au fond qui confond la pornographie avec la «vraie» sexualité?
Les adolescents qui fréquentent ces sites de préférence en groupe?
Les adultes isolés socialement, psychologiquement, physiquement pour lesquels une sexualité réelle et assumée est interdite ou terriblement compliquée?
Ou bien ceux qui, au nom de la vertu, désignent le sexe coupable?Ainsi, on passe très vite d’une déploration de cette nouvelle maladie addictive à la condamnation de la pornographie, et à la promotion d’une sexualité incolore, inodore, sans saveur celle-là même que les experts reconnaissent comme «normale».
La dépendance à la pornographie est elle une addiction comme les autres?
Si l’usage de la pornographie est une maladie addictive comme d’autres toxicomanies, alors faut-il que les drogués soient fermement conduits vers le sevrage complet? Une drogue de substitution est-elle prévue pour apaiser leur syndrome de manque, leur frustration? Un peu d’alcool peut-être, quelques tranquillisants? Dans un article précédent, nous avons montré que cette dépendance est la même que celle du sportif qui a besoin de sa dose d’effort quotidien. Il s’agit d’une dépendance aux endorphines, substances normalement produites par le cerveau et qui procurent une sensation d’apaisement. Cette sécrétion se produit quand l’effort physique est très intense, mais aussi accompagne l’éjaculation et participe à réduire la tension et l’anxiété. La dopamine intervient aussi et est associée à tous les phénomènes de récompense.
La soi disant dépendance à la pornographie consiste pour l’essentiel à se masturber en regardant des images explicites, ce qui ne porte préjudice à quiconque n'en déplaise aux donneurs de leçons de vertu. Ce comportement peut poser des problèmes si le (la) partenaire le surprend et le désapprouve, ou si le besoin devient par trop impérieux. Ce n’est toutefois pas en portant des jugements culpabilisants que l’on pourra aider ces consommateurs à s’en passer.
Les bonnes intentions liberticides
Vouloir aider les accros du porno à se libérer de cette habitude procède d’une excellente intention, à condition de ne pas oublier quelques points importants.
- Certaines orientations sexuelles comme l’homosexualité ou le transsexualisme ont longtemps été considérées comme des maladies, ce qui d’ailleurs était un progrès par rapport à une situation antérieure où elles étaient comprises et traitées comme des crimes passibles de la mort.
- La pornographie se développe parce qu’elle répond à une attente de consommation. Sans spectateurs, sans consommateurs, elle disparaît. Personne n’est obligé d’entrer sur un site pornographique. D'autre part, il suffit de bloquer les fenêtres surgissantes (pop up) de son navigateur pour éviter d’être assailli par des images non désirées.
- Au XXème siècle, de grands spécialistes déclaraient que la masturbation rendait sourd, entre autres conséquences néfastes, et qu’il convenait à tout prix de la combattre. La bienpensance laïque ou religieuse condamne unanimement ce "crime sans victime" tel que le décrit Ruwen Ogien.
- Si l’on veut vraiment que les plus jeunes soient complètement à l’abri d’une rencontre avec ces images, il faut que tous les adultes y renoncent complètement pour eux-mêmes, ce n’est pas en multipliant les dispositifs techniques que l’on peut réellement protéger les plus jeunes. Plus la serrure est compliquée et plus le jeune explorateur devient ingénieux pour en briser le secret.
- La grande majorité des consommateurs de pornographie font parfaitement la différence entre ces images et la vraie vie, comme le montre l’enquête réalisée par Michela Marzano et Claude Rozier.
- Le passage à l’acte sexuel violent n’est pas plus fréquent aujourd’hui qu’hier si l’on en croit des études sérieuses menées par l’historien Robert Muchembled.
Les enjeux des combats "vertueux"
Que l’on ne s’y trompe pas, si l’industrie pornographique génère des sommes astronomiques, sa destruction promet de substantiels bénéfices aux valeureux combattants qui fourbissent leurs armes!
La recherche d’une preuve scientifique
La «lighted Candle Society» (Association de la chandelle allumée» basée à Salt Lake Cityaux États Unis, se définit comme une communauté ayant pour but d’éradiquer la pornographie.
Sur le site de cette communauté, on peut donc trouver des formulaires pour traîner en justice des fauteurs de troubles, des groupes de parole pour recueillir des aveux libératoires, des stratégies et autres astuces pour mieux contrôler l’accès à internet des jeunes, enfin et surtout des statistiques et des preuves qui promettent de trouver bientôt une démonstration scientifique incontestable.
L'hypothèse
Judith Reisman, Docteur en Psychologie a émis l’hypothèse qu’il existerait des «érotoxines» et qu’on pourrait mettre en évidence leur présence dans le cerveau. Ces "dangereuses substances" libérées par la simple vue d’images pornographiques seraient directement responsables des comportements sexuels violents. Apporter une telle preuve permettrait d’assigner en justice les producteurs de pornographie et de leur faire payer très cher des désordres comportementaux que des experts auraient beau jeu d’imputer à la consommation de pornographie.
Ainsi, la chandelle allumée entend elle prouver en réalisant d’innombrables clichés IRM que visionner des images sexuellement explicites amalgame le désir sexuel avec l’anxiété, la haine, la peur et la honte. Rechercher à l'IRM des zones qui "s'allument " lorsqu'il y a une excitation est une chose, quant à déterminer que cette excitation est d'origine pornographique ou non en est une autre et ne peut être objectivée d'une manière aussi simpliste. Comment démontrer que ces images explicites pourraient être faussement identifiées par le cerveau comme étant de l’excitation sexuelle, alors qu’en fait il s’agirait de facteurs induits par les supposées érotoxines et capables de causer des comportements sexuels violents. On peut tout de même s’interroger sur les mécanismes cérébraux permettant une telle double lecture des stimuli sexuels, et sur les moyens concrets qui seront mis en œuvre pour prélever et analyser ces prétendues substances «érotoxiques». S'engager dans une telle voie de recherche ne peut conduire qu'à révéler une impasse conceptuelle que l'idéologie se fait fort de détourner.
Les moyens
La vertueuse chandelle récolte actuellement les fonds nécessaires pour que l’hypothèse de Judith Reisman soit validée scientifiquement. L’IRM pourrait donc montrer clairement que visionner de la pornographie serait capable de détruire l’aptitude du cerveau à développer et entretenir des inhibitions destinées à interdire la violence sexuelle. Il serait alors évident que la consommation d’images pornographiques serait responsable de dégâts sur le cerveau aussi graves que ceux causés par une drogue...
Valider de telles hypothèses permettrait donc de porter un coup fatal à l’industrie de la pornographie selon les souhaits de la vaillante chandelle. Les enjeux financiers sont énormes et justifient les investissements considérables. Et comme ce qui vient des États Unis se répand en Europe, on voit apparaître ça et là des associations bien intentionnées qui, à tout prix, oeuvrent pour le bien.
La stratégie de la chandelle se fonde sur la peur, diabolise la pornographie et les moyens qu’elle utilise à commencer par l’internet. Le discours est guerrier, d'une extrême violence, les troupes de la vertu se rassemblent pour combattre un ennemi puissant et maléfique, la victoire permettra de construire un monde meilleur, sain et transparent.
Tous concernés, les chiffres qui tuent!
Nous serions tous concernés puisque selon le «Journal of Adolescent Research» (1) ( publication d’articles de chercheurs et enseignants d’Universités américaines) 67 % des jeunes hommes et 49 % des jeunes femmes seraient d’accord pour déclarer qu’il est acceptable de consommer de la pornographie. D’ailleurs presque tous les jeunes gens (9 sur 10) admettent avoir déjà vu des images pornographiques, seules un tiers des jeunes femmes le reconnaissent.
Les sociologues affirment que la pornographie altère la perception d’autrui, mais qu’en majorité les consommateurs pensent que cela affecte davantage les autres qu’eux-mêmes (2).
Selon une enquête de 2007 (3) , 66% des jeunes utilisateurs d’internet auraient été exposés involontairement à des images pornographiques
Depuis déjà plusieurs années, les chercheurs tentent de montrer qu’il existe des corrélations positives entre l’usage de la pornographie et la violence sexuelle. Toutefois, il apparaît que les coupables de violences sexuelles seraient «prédisposés» à commettre d’autres violences (4).
Les femmes mariées souffrent de la consommation de pornographie de leur conjoint, plus elle est fréquente et importante et plus s’accroît la détresse de ces femmes (5)
Car, il ne s’agit ni plus ni moins que d’infidélité émotionnelle puisque les actes commis virtuellement sont perçus comme d’authentiques transgressions selon une étude australienne (6). Bien entendu, les clients des prostituées et les habitués des relations extra conjugales sont trois fois plus preneurs de pornographie en ligne, tandis que les deux tiers des hommes heureux dans leur couple affirment ne jamais avoir recours à la pornographie.
Les suédois s’engagent aussi dans le combat et montrent que les jeunes gens qui consomment beaucoup de pornographie cherchent à pratiquer la sodomie et à avoir des rapports sexuels avec des partenaires pour lesquels ils n’éprouvent pas de sentiment (7). La même étude donne à croire qu’un tiers des adolescents concernés pense que la pornographie a une influence sur son comportement sexuel. Enfin, on apprend, mais ce n’est pas une véritable nouveauté que la consommation de ces images se fait à la maison, chez soi ou chez des camarades...
Bien sûr, les justiciers de Salt Lake City accusent aussi la musique, la télévision et la presse de pousser les jeunes à avoir des rapports sexuels.
Une société parfaite, sans symptômes est-elle possible ailleurs que dans des romans de science fiction dont le caractère prophétique a de quoi faire réfléchir?
Catherine Cudicio

Bibliogaphie
En français
- Minority report; Philip K. Dick Éditions Gallimard, coll Folio SF, 2002
- Le meilleur des mondes; Aldous Huxley, Éditions Pocket, 2002
- Alice au pays du porno; Michela Marzano, Claude Rozier, Éditions Ramsay, 2005.
- Histoire de la violence; Robert Muchembled, Éditions Le Seuil, 2008
- Penser la pornographie; Ruwen Ogien, PUF, 2005
- 1984; George Orwell, Éditions Gallimard, coll Folio, 1972
En anglais
(1) Generation XXX: Pornography Acceptance and Use Among Emerging Adults, Journal of Adolescent Research, Vol. 23, No. 1, 6-30 (2008)
(2) Overrating the X-Rating: The Third-Person Percetion and Support for Censorship of Pornography; Albert C. Gunther; Journal of Communication, Vol. 45, 1995
(3) Unwanted and Wanted Exposure to Online Pornography in a National Sample of Youth Internet Users;Janis Wolak, JD, Kimberly Mitchell, PhD and David Finkelhor, PhD; 2007)
(4) Pornography and Sexual Aggression: Are there Reliable Effects and Can We Understand Them? Annual Review of Sex Research Vol. 11, Number . , 2000. Page(s) 26-94.)
(5) "Romantic Partners' Use of Pornography: Its Significance for Women" Journal of Sex & Marital Therapy Vol. 29, Number . , 2003. Page(s) 1-14.).
(6) "Pushing the wrong buttons: men's and women's attitudes toward online and offline infidelity".School of Applied Social and Human Sciences, University of Western Sydney, Penrith South, NSW, Australia.
(7) Associations Between Pornography Consumption and Sexual Practices Among Adolescents in Sweden; International Journal of STD & AIDS Vol. 16, Number 2. February, 2005. Page(s) 102-107.)
Voir aussi la liste des notes de lecture de Sexologie Magazine et la page de bibliographies
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