Quel est votre problème au juste?
Julien et Laurène, enseignants, racontent comment leur jeune couple a failli sombrer suite à un problème sexuel. « Laurène et moi, on s’aimait très fort, mais quand nous voulions faire l’amour cela ne marchait pas, toute tentative de pénétration était très douloureuse, et il me fallait renoncer. Je sentais que Laurène culpabilisait et cela me rendait moi aussi coupable, du coup, mon désir diminuait et nous en étions à éviter tout contact corporel. J’étais de mauvaise humeur, Laurène aussi, on se disputait souvent.» Laurène reprend, « j’ai parlé de ce problème à mon médecin, qui m’a prescrit un médicament pour me détendre et, un autre pour Julien destiné à stimuler son érection, sans oublier une pommade lubrifiante. Nous sommes sortis déçus mais nous avons pris consciencieusement les remèdes. Cela n’a rien donné, je me sentais tellement détendue que j’avais tôt fait de m’endormir ce qui augmentait la frustration de Julien et mon sentiment d’incapacité.»
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Les mots et les causes
L’histoire de Laurène illustre particulièrement bien le fait que les approches thérapeutiques dépendent d’abord et avant tout du sens accordé au symptôme, et des mots pour le dire.
Un médecin sexologue explique: «Nombre de mes patients arrivent avec un fardeau de souffrances qu’ils habillent de mots savants piochés ça et là au gré d’informations souvent alarmistes que diffusent les media. Certes, nommer la chose est une phase importante, cela dessine un champ de possibles thérapeutiques, mais cela ne suffit clairement pas. Or, nombre de thérapies consistent pour l’essentiel à traduire en mots les expériences douloureuses: le patient apprend peu à peu à parler le langage du thérapeute, à reléguer le symptôme dans un placard langagier ou il croit pouvoir sinon l’oublier, du moins le reléguer durablement.»
Les mots du patient et ceux du thérapeute ne rencontrent pas toujours le problème, et pour cause, les mots ne sont qu’un outil descriptif et ce n’est pas parce que le patient utilise les «bons» que son problème disparaît.
Les approches purement biologiques qui veulent que tout symptôme soit lié à une cause physique rassurent car elles laissent imaginer que l’écueil des mots est enfin contourné et que l’on va pouvoir s’attaquer aux vraies racines du «mal». Pourtant, ce n’est pas si simple comme le suggère un spécialiste de l’hypnothérapie: « C’est paradoxalement la pratique de l’hypnose qui m’a amené à faire la part des mots et des causes. Si l’hypnose fait un usage important de la parole, les mots qu’elle utilise sont destinés à initier des processus et non à congeler les problèmes. Le patient n’a nullement besoin d’apprendre à renommer ses symptômes, il navigue dans son expérience intérieure, explore ses émotions, imagine et évalue des solutions à ses problèmes, et tout cela sans un mot!»
Et la nature des causes
Schématiquement, on se focalise essentiellement sur les causes du problème, et on en définit trois catégories: les causes psychologiques, sociales, et biologiques. C’est l’approche biologique qui a prévalu dans le monde médical et la psychiatrie. S. Nassir Ghaemi, professeur de Psychiatrie à l’Université de Boston ( Massachussets) publie un livre (Grandeur et décadence du modèle bio-psychosocial) dans lequel il dénonce l’hégémonie de ce modèle propre à engendrer des dérives. Le reproche majeur fait à la psychiatrie c’est son aspect trop biologique, ainsi, toute dysfonction étant comprise comme un trouble physique, il suffira d’administrer le bon médicament pour la faire disparaître.
On pourrait faire le même reproche à la sexologie, qui, devenue médecine sexuelle tend à privilégier l’aspect médical et à occulter la dimension humaine. Pire encore, à se vouloir trop scientifique, le savoir se cloisonne et seul un petit nombre d’initiés y ont accès. Les autres, et notamment les patients, ont alors tendance à traduire ces savoirs en données compréhensibles à leur niveau mais, faute de posséder les clés, ils se réfugient souvent dans les explications simplistes de la pensée magique. Faute de trouver le bon remède dans la médecine scientifique et officielle, les patients déçus se tournent vers des thérapeutiques «alternatives», «douces», qui a au moins le mérite d’apparaître comme plus accessibles. Ces approches se fondent sur des principes très simples: le remède vise à rétablir un équilibre que menace la vie moderne, les contraintes et les médecines dites conventionnelles. Quand on souffre c’est que l’on est «empoisonné» (pollution, alimentation, style de vie...) et il convient donc de se débarrasser de ces maléfices. La pensée scientifique stimulerait ainsi la pensée magique. Intéressant n’est-ce pas?
Que dire de la domination du tout psychologique? La sexologie l’a longtemps utilisé, partant du principe que «tout est dans la tête», et que objectivement, lors de l’émergence de la discipline dans les années 60, il n’y avait pas de médicament spécialement destiné aux troubles sexuels. Les thérapies étaient soit comportementales, soit psychanalytiques, chaque attitude se voulant seule détentrice de l’efficacité. Un clivage important se dessinait, à la fois dans la lecture du trouble et dans sa thérapie. Les comportementalistes ne juraient que par le conditionnement et le déconditionnement, les autres cherchaient à l’infini la cause de la cause de la cause... Les uns comme les autres passaient allègrement à côté de la souffrance des personnes.
Les limites de la bonne cause
Le modèle bio-psychosocial pourrait-il être la voie du juste milieu? Certains le pensent à l’instar du Dr G. Engel qui déclare: «Il faut tenir compte des trois niveaux (biologique, psychologique et social). Aucune maladie, aucun patient ni aucun contexte ne peuvent se réduire à un seul de ces aspects, toujours plus ou moins présents.» Selon le Professeur SNassir Ghaemi, le modèle bio-psychosocial atteint son apogée dans les années 80 qui voit monter la notoriété du DSM-III, les progrès de la psychopharmacologie et le déclin de la psychanalyse dont on garde toutefois certaines notions: mécanismes de défense, de résistance et autres transferts.
On pourrait croire comme c’est souvent le cas en France que le principe de modération va jouer et permettre de faire la part des choses c’est à dire de rester sur le droit chemin d’une lecture savante et objective des problèmes, suivie d’une prescription frappée au cachet du bon sens. Or, à trop se réclamer d'éclectisme, on aboutit au dogmatisme puisque chacun peut se prévaloir de sa méthode et tenter de l’imposer au nom de critères par tous applaudis: scientificité, objectivité, humanité...
Personne n’imagine Picasso n’ayant qu’une seule couleur sur sa palette, pourquoi donc ceux qui ont la charge de soulager et de guérir nos maux n’auraient-ils qu’une seule lecture et une seule méthode? «Plus c’est mieux» défendent les partisans de l’approche dite «hollistique» (qui s’intéresse au «tout») Peut-être, mais si c’est toujours plus de la même chose, le doute s’installe comme le montrait Gregory Bateson dans son ouvrage «Vers une écologie de l’esprit».
On se réclame donc de la complexité ou pensée complexe censée apporter sinon des réponses du moins quelques éclaircissement dans la compréhension des problèmes. La difficulté se trouve donc toujours à l’intersection de plusieurs facteurs qui s’intriquent. Il ne suffit plus de comprendre qu’il existe des causes biologiques, psychologiques et socioculturelles, encore faut-il en déceler l’articulation qui sera révélatrice des mécanismes mis en jeu.
Dans le cadre de cette complexité, l’intelligence collective prend désormais une dimension considérable en raison des moyens de communications qui facilitent l’échange et la circulation d’informations via internet. Cette dimension a toujours existé, et on y fait appel dès que l’on se réfère aux travaux et réflexions des autres, mais aujourd’hui, l’intelligence collective peut travailler en temps réel. Ceci vient modifier la perception de soi et la perception de ses maux. Le patient est de moins en moins seul porteur du fardeau, en va-t-il de même chez celui qui, fort de ses certitudes, prend en charge sa souffrance?
Bibliographie
Gregory Bateson Vers une écologie de l’esprit, Editions Le Seuil, Paris 1971
Engel, George L. "The need for a new medical model" Science 196:129–136, 1977
S. Nassir Ghaemi,
- The Concepts of Psychiatry Johns Hopkins University Press 2003.
- The Rise and Fall of the Biopsychosocial Model: Eclectic Psychiatry Examined Johns Hopkins University Press. Sept 2009 |