 |
Editions L'Harmattan, Juillet 2009
224 pages - 21 euros - |
Michel Mogniat, essayiste, auteur de théâtre, publie chez l’Harmattan un ouvrage original, savant et en même temps accessible sur le thème du masochisme sexuel. Si le sujet semble bien connu, rares sont les livres qui en font une analyse aussi approfondie que celle de Michel Mogniat.
On commence par réviser ce que l’on croit savoir à propos du masochisme, l’auteur montre qu’il ne s’agit en aucun cas d’un sadisme à l’envers (page 22): «Dans la relation sadomasochiste le dominant semble plutôt être un masochiste actif qu'un sadique laissant libre cours à sa passion. Car s'ils entretiennent entre eux une curieuse dialectique, sadisme et masochisme ne sont pas du tout la même chose; le second n'est pas le négatif du premier.»
Le premier chapitre présente les différentes explications que fournit la psychanalyse, à laquelle l’auteur se réfère, non sans en souligner les errances au rang desquelles figure notamment le discours sur la perversion, la création à point nommé par Freud de l’idée de «pulsion de mort», qui fondera ensuite une ligne orthodoxe considérant le masochisme comme une pathologie et le sadisme comme une donnée naturelle de la libido. (page 30) «Bien que la psychanalyse freudienne parle de masochisme « érogène» ou primaire, le phénomène masochiste restera pour elle une pathologie: la fixation d'une pulsion à un stade, ce qui n'est pas le cas pour le sa- disme, reconnu lui, par Freud comme une composante « naturelle » de la libido.»
Michel Mogniat ne s’arrête pas là et pose dans le second chapitre les bases d’une explication que fondent les thèses lacaniennes et prend en compte les expressions variées du masochisme sexuel. Lacan en effet évoque la notion d’une pulsion spécifique qu’il nomme «sado-masochique». Doit-on mettre dans le même panier le masochiste amateur de travestissement et celui qui apprécie d’être traité comme un paillasson, ou un chien? Ces différences d’expression sont-elles en rapport avec des différences d’origine? L’auteur établit bientôt la notion de «complexe matriciel» qui permet de conceptualiser le désir inconscient de féminisation de l’homme. De l’apparence, à la fonction, le désir d’être féminisé est au cœur de beaucoup de jeux masochistes, y compris sous les formes symboliques de la pénétration, de la portation et de l’accouchement.
Le chapitre suivant propose une classification du masochisme qui définit d’une part des tendances, et d’autre part des déclencheurs. Trois masochismes sont retenus, il ne s’agit pas de types mais de tendances dominantes qui peuvent cohabiter chez la même personne à des degrés différents toutefois.
- Le masochisme compulsionnel cherche à actualiser un fantasme bien défini, demeure relativement indifférent à d’autres pratiques, et ne fait pas preuve d’une grande imagination; l’amateur de piétinement ou de face sitting illustre particulièrement bien ce style.
- Le masochisme déviant, bien plus polyvalent se caractérise par une imagination souple et fertile, la même personne peut jouer successivement le rôle de dominant ou de soumis; joueur et un tantinet provocateur ce masochiste apprécie les soirées SM, il est amateur de sensations et vit sans gêne sa sexualité.
- Le masochisme pervers s’exprime globalement à travers toutes les situations de la vie, la personne ne joue pas à des jeux masochistes, elle est intrinsèquement masochiste. L’imagination est intense car toute expérience peut donner lieu à une interprétation qui entre dans un fantasme masochiste. La personne chez qui domine ce style est prête à aller très loin dans la soumission (page 90): «Son masochisme est à la fois moral, dans le sens d'une domination psychologique et déviant par son masochisme physique et son besoin réel de souffrance.»
Les styles de masochisme se révèlent ensuite selon qu’ils apparaissent dans une situation donnée ou en présence d’un objet particulier. Le masochisme de situation s’articule autour d’un fantasme bien défini qui pourra se répéter sans perdre de sa valeur érotique, le ou la partenaire du jeu n’a d’importance que pour le rôle joué dans le fantasme.
le masochisme d’objet s’inscrit dans une recherche toujours inassouvie de l’amour, de l’attention de l’objet vénéré. L’exemple le souvent cité est celui de Sacher Masoch qui,dans son célèbre roman «Vénus à la fourrure», met en scène un héros qui n’a d’existence érotique que dans l’aboutissement d’une quête par lui même rendue impossible. Le masochiste d’objet crée une relation inscrite dans la perversité: «C'est la personne épuisante, celle qui pompe toute l'énergie du partenaire élu et formaté. La punition et le motif de la punition, son mode d'application, sa durée ont bien sûr une importance non négligeable, mais ce qu'il demande surtout c'est que l'on s'occupe de lui, qu'on le batte, qu'on le frappe, qu'on l'humilie, qu'on le punisse, mais qu'on s'occupe de lui!»
L’ouvrage de Michel Mogniat présente ensuite diverses formes de jeux masochistes. Il recommande d’essayer de les comprendre sans se protéger derrière la grille d’une lecture psycho-pathologique, mais bien plutôt d’en saisir la dynamique et le sens. Ainsi, le lecteur peut-il redécouvrir le bondage, le jeu de l’araignée, celui du chien ou de cheval, les piétinements, la mise en croix, les travestissements et autres délices masochistes, dans une perspective originale et pertinente.
Deux récits de masochistes différents sont ensuite analysés en soulevant les thèmes et les interrogations qu’ils suscitent.
Au chapitre 5, c’est le point de vue du philosophe Gilles Deleuze qui est étudié et proposé en complément de ce que peut dire la psychanalyse à propos du masochisme. Il est vrai que le thème n’a pas été très souvent abordé de façon directe par les philosophes. On peut se demander si l’omniprésence du masochisme, en le rendant normal, n’entraîne pas une relative cécité interdisant d’en cerner les contours et les enjeux. Ainsi, toutes les grandes religions en banalisent la pratique présentée comme une voie d’accomplissement. (page 189) «L'humiliation, la privation de liberté, de nourriture, de contacts, figurent aux programmes de ceux qui veulent faire leur salut dans la foi. La religion ayant pour message principal le renoncement à soi-même, le masochisme ne pouvait pas mieux l'entendre.»
L’auteur montre comment le masochisme ordinaire entretenu par les religions, se retrouve aussi intimement mêlé à la culture et à la société. S’agit-il d’une constante humaine qui migre? Le débat reste entier et seules les réponses qui assument la complexité du phénomène peuvent espérer y apporter un éclairage fécond. L’auteur fait également un point sur le formatage du masochisme par les média opéré dans une perspective marchande. Puis de s’interroger sur la possibilité de vivre sa tendance: «Même si le masochisme semble prendre une certaine ampleur, que le pratiquant soit homme ou femme il aura encore longtemps à subir le mépris de ses contemporains. On est également en droit de se demander si une relation masochiste sexualisée est vivable à l'intérieur d'un couple constitué.»
Sexologie Magazine recommande ce livre très complet à tous ses lecteurs : un discours, d’un réalisme et d’une sensibilité exceptionnels sur un thème souvent méconnu.

Les questions de Sexologie Magazine à Michel Mogniat
Sexologie Magazine
Votre ouvrage très approfondi sur le masochisme sexuel donne à réfléchir grâce à des définitions précises, qui conduisent à une relecture conceptuelle de "sadisme" et "masochisme", mais pourquoi donnez-vous la part du lion à l'approche psychanalytique?
Michel Mogniat
Certes je laisse à la psychanalyse la part du lion, mais la psychanalyse est un peu ma "culture". N’étant ni psychothérapeute ni sexologue, je ne pouvais aborder le phénomène qu'avec ma culture et mon expérience analytique personnelle et les témoignages que j'ai recueillis durant des années. Afin qu'il n'y ait aucun malentendu, je vous précise tout de suite que je ne suis pas analyste, ni en analyse, donc en parfaite santé !
Sexologie Magazine
Ce qui me laisse perplexe en effet, ce sont les références à la psychanalyse, vous leur donnez un rôle dominant quand il s'agit de trouver des explications au masochisme sexuel.
Michel Mogniat
En quatrième de couverture, je préviens que le point de vue abordé et privilégié sera celui de la psychanalyse. Mais si j'ai recours à ces théories analytiques, c'est également pour les contester. Ayant choisi d'aborder le "psychisme" des masochistes j'y développe ma thèse du Complexe Matriciel, je crois en effet que l'origine de beaucoup de formes de masochisme se situe au niveau de la perception de la femme : Déesse-Mère vivipare qui se déchire en se dupliquant ou Reine-Animal ovipare qui n'a pas de relation ombilicale ?
Vous remarquerez que si nous sommes dans une approche "psychique" du phénomène nous sommes loin de l'Oedipe et de la castration.
Cette critique du passage obligé par l'Oedipe et la castration a fait l'objet d'une critique poussée dans mon premier ouvrage "L'Idéologie freudienne"
et ne m'a pas valu que des amitiés...
Il ne vous a pas échappé non plus que j'utilise beaucoup les concepts lacaniens, l'objet a, entre autres, et que je cite beaucoup Lacan. Au fond ma thèse repose en partie sur l'émergence des concepts lacaniens, ce qui pose question, c'est pourquoi aucun analyste lacanien n'a jugé utile de le faire avant moi ? Les outils étaient là...
Comme si un interdit puissant et "normapathe" avait empêché tous ces gens de voir ce qui crève les yeux. Car le dernier ouvrage "psychanalytique" un peu consistant sur le masochisme, à ma connaissance est "L'Enigme du masochisme" éd.PUF (2000)
Sexologie Magazine
Dans le même temps, sur votre site, vous semblez mettre en doute le dogme psychanalytique.
Michel Mogniat Je mets en doute le dogme, vous le dites très bien, mais pas la découverte de "la chose freudienne" qu'on appelle Inconscient. La critique de la psychanalyse aujourd'hui est laissée comme terrain de chasse privée aux neurosciences et aux cognitivistes, aucun "intellectuel" ne s'aventure à en faire une critique radicale ou raisonnable. Il fut un temps où les "intellectuels" et les philosophes (et ils étaient nombreux) osaient mettre en doute le dogme :
"Et comment coexistèrent trois éléments : l'élément explorateur et pionnier, révolutionnaire, qui découvrait la production désirante ; l'élément culturel classique, qui rabat tout sur une scène de représentation théâtrale œdipienne (le retour du mythe !) ; et enfin le troisième élément, le plus inquiétant, une sorte de racket assoiffée de respectabilité, qui n'aura de cesse de se faire reconnaître et institutionnaliser, une formidable entreprise d'absorption de plus-value, avec sa codification de la cure interminable, sa cynique justification du rôle de l'argent, et tous les gages qu'elle donne à l'ordre établi."
(Gilles Deleuze et Félix Guattari, L'Anti-Œdipe, éd. De Minuit p.140) Cité dans L'Idéologie freudienne.Mais il m'arrive aussi de "défendre" la psychanalyse quand elle est attaquée de façon injuste et imbécile :
http://causepsy.fr/Lelivrenoir.htm
Mais je dois bien dire que lorsqu'on voit aujourd'hui sur nos écrans des "analystes" se transformer en moralistes puritains aux heures de grande écoute ou simplement quand on entend, sur les radios qui font de l'audimat, ce qu'on entend au nom de la psychanalyse on a pas trop envie de défendre la psychanalyse actuelle.
Sexologie Magazine
Quelle est au fond votre explication personnelle des masochismes sexuels? N'y a-t-il pas de place pour d'autres explications?
Michel Mogniat
Je crois qu'il n'y a pas une cause, mais des causes, des circonstances et des concours de circonstances qui font que...
Il y a aussi des pulsions masochistes présentes en chacun de nous et peut-être aussi une part de constitutionnel, d'hérédité.... qui font que selon l'intensité de ces pulsions le sujet ne peut les contenir ou les "refouler" et "succombe" à son masochisme.
Le masochisme est, à mon avis, une composante de la sexualité.
Sexologie Magazine
À la fin de votre ouvrage, figurent quelques cas sans doute remarquables, mais pas de témoignages directs, pourquoi ne pas avoir cité d'exemples actuels?
Michel Mogniat
Tout simplement parce que je veux préserver l'origine de mes sources et protéger mes témoignages.
Sexologie Magazine
À quel public destinez-vous votre livre? Quel est son message principal?
Michel Mogniat
Ce livre s'adresse aux acteurs du masochisme, à ceux qui veulent comprendre le phénomène ; donc aux masochistes eux-mêmes en premier lieu. Il s'adresse également aux gens dont le métier est une interrogation au sexe et sur la sexualité (analystes, sexologues etc...) et d'une manière générale à ceux qui sont curieux.
Le masochisme est une intrique : chaque individu semble sur terre chercher le confort, le bien-être et le bonheur ; le masochiste recherche l'inconfort et parfois (pas toujours) son malheur ; je partage là la formule de B.Rosenberg, il y a un masochisme mortifère et un masochisme gardien de la vie... Je crois que le message est contenu à la fin du dernier chapitre, ou pour reprendre la formule à la mode aujourd'hui : un appel à la tolérance.
Sexologie Magazine
Quel conseil donneriez-vous à quelqu'un qui se découvre masochiste et s'en inquiète?
Michel Mogniat
Celui peut-être de ne pas "s'inquièter", que sa sexualité est ainsi et qu'il n'y changera probablement rien. Sa part de masochisme à lui est plus importante que chez d'autres. Avant de donner un conseil ou plusieurs je l'inviterai à discuter de son masochisme, de ses jeux. Et bien sûr tous les conseils de prudence pratique et de bon sens qui sont de rigueur, mais qu'en tant que sexologue vous donneriez également : ne jamais aller dans une soirée composée uniquement d'inconnus, laisser toujours une trace de soi lors d'un premier contact (prévenir un(e) ami(e)), ne pas jouer seul à des jeux de suspension etc... |