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mise à jour le 4/12/07

Mélanie (texte intégral)


Les chansons de salle de garde
Ont toujours été de mon goût,
Et je suis bien malheureux, car de
Nos jours on n'en crée plus beaucoup.
Pour ajouter au patrimoine
Folklorique des carabins,
J'en ai fait une, putain de moine,
Plaise à Dieu qu'elle plaise aux copains.


Ancienne enfant d'Marie-salope
Mélanie, la bonne au curé,
Dedans ses trompes de Fallope,
S'introduit des cierges sacrés.
Des cierges de cire d'abeille
Plus onéreux, mais bien meilleurs,
Dame! la qualité se paye
A Saint-Sulpice, comme ailleurs.


Quand son bon maître lui dit : "Est-ce
Trop vous demander Mélanie,
De n'user, par délicatesse,
Que de cierges non encore bénits ?"
Du tac au tac, elle réplique
Moi, je préfère qu'ils le soient,
Car je suis bonne catholique
Elle a raison, ça va de soi.


Elle vous emprunte un cierge à Pâques
Vous le rend à la Trinité.
Non, non, non, ne me dites pas que
C'est normal de tant le garder.
Aux obsèques d'un con célèbre,
Sur la bière, ayant aperçu,
Un merveilleux cierge funèbre,
Elle partit à cheval dessus.


Son mari, pris dans la tempête
La Paimpolaise était en train
De vouer, c'était pas si bête,
Un cierge au patron des marins.
Ce pieux flambeau qui vacille
Mélanie se l'est octroyé,
Alors le saint, cet imbécile,
Laissa le marin se noyer.


Les bons fidèles qui désirent
Garder pour eux, sur le chemin
Des processions, leur bout de cire
Doiv'nt le tenir à quatre mains,
Car quand elle s'en mêl', sainte vierge,
Elle cause un désastre, un malheur.
La Saint-Barthélemy des cierges,
C'est le jour de la Chandeleur.


Souvent quand elle les abandonne,
Les cierges sont périmés;
La saint' famill' nous le pardonne
Plus moyen de les rallumer.
Comme ell' remue, comme elle se cabre,
Comme elle fait des soubresauts,
En retournant au candélabre,
Ils sont souvent en p'tits morceaux.


Et comme elle n'est pas de glace,
Parfois quand elle les restitue
Et qu'on veut les remettre en place,
Ils sont complètement fondus.
Et comme en outre elle n'est pas franche,
Il arrive neuf fois sur dix
Qu'sur un chandelier à sept branches
Elle n'en rapporte que six.


Mélanie à l'heure dernière
A peu de chances d'être élue;
Aux culs bénits de cett' manière
Aucune espèce de salut.
Aussi, chrétiens, mes très chers frères,
C'est notre devoir, il est temps,
De nous employer à soustraire
Cette âme aux griffes de Satan.


Et je propose qu'on achète
Un cierge abondamment béni
Qu'on fera brûler en cachette
En cachette de Mélanie.
En cachette car cette salope
Serait fichue d'se l'enfoncer
Dedans ses trompes de Fallope,
Et tout s'rait à recommencer.

Mélanie


Mélanie est une des chansons les moins connues de Georges Brassens, sans doute parce qu’on ne diffuse guère de chansons paillardes à la radio, aux heures de grande écoute.
Il faut la prendre comme un hommage, un exercice de style, un pastiche en trompe-l’œil. D’emblée, Brassens annonce la couleur : constatant que le genre est tombé en désuétude, il se dévoue pour enrichir le « patrimoine folklorique des carabins ».

Et il jette son dévolu sur un personnage classique de la grivoiserie depuis les Contes de La Fontaine : la bonne du curé (ou, improprement mais plus joliment : la bonne au curé !). Mélanie a donc de bien mauvaises habitudes, c'est-à-dire des habitudes que le chanteur feint malicieusement de trouver mauvaises… Elle « s’introduit des cierges sacrés ». Qu’y a-t-il tant à blâmer ici ? Qu’elle en fasse cet usage somme toute ordinaire, ou qu’elle utilise pour ce faire les cierges destinés à un autre usage ? Tout au long de Mélanie, le ton est celui de la comédie de l’indignation…


Si la tradition paillarde s’est toujours nourrie des mœurs supposées des curés, des moines et des nonnes, on notera que c’est sept ans après La Religieuse, qui en prenait en 1969 le contre-pied de façon assez bouleversante (s’attaquant à l’air de la calomnie) que Brassens décide de l’illustrer de façon flamboyante… Il convoque donc toutes les ressources de son éducation religieuse.
Ainsi, le calembour sur les « enfants de Marie-salope » qui rappelle la «petite sœur des pauvres de nous » (La Femme d’Hector). Il faut savoir, pour apprécier, que les jeunes filles catholiques d’antan se regroupaient en un mouvement dénommé « les Enfants de Marie » ! L’allusion au lucratif commerce de St Sulpice ajoute à la bonne humeur anticléricale du couplet.


Notre auteur n’en oublie pas pour autant les carabins annoncés : aux références religieuses s’ajoute une notation physiologique, les fameuses «trompes de Fallope » où Mélanie est censée s’introduire les cierges déjà chers aux Filles de Camaret. On passera sans s’y arrêter sur le manque total de vraisemblance d’une telle assertion, puisque les trompes en question relient les ovaires à l’utérus. Mais, outre l’effet comique produit par la richesse incongrue de la rime avec « salope », on peut s’attarder sur la pudeur du « pornographe du phonographe » dès qu’il s’agit de sexualité. A-t-on noté que ses « gros mots » éludaient systématiquement tout ce qui est génital ? Pas question pour lui de parler de vagin ou d’un quelconque homonyme (comme on le voit bien dans l’immortel Blason qui ne cite jamais ce dont il parle), pas plus que de bite ou de couilles, qu’il remplace par « humbles génitoires ».
Ainsi, sa « mauvaise réputation » de grossier personnage est bien (comme il le faisait lui-même remarquer) tout à fait usurpée. Et si le mot con apparaît au couplet suivant, c’est bien dans le sens commun d’imbécile.


G
rand amateur et amoureux de chanson française, Brassens s’amuse à détourner Malborough s’en va-t-en guerre (« Elle vous emprunte un cierge à Pâques / Vous le rend à la Trinité ») autant que La Paimpolaise de Théodore Botrel, victime cocasse des agissements d’une Mélanie soudain bretonne, telle une Bécassine saiise par la débauche.
Comme toujours, il construit ses chansons selon la méthode classique, chaque couplet traitant une variation sur le thème choisi et s’achevant par un vers-choc, une « chute » propre à stimuler le rire de l’assistance. L’outrance renforce bien sûr le comique – les pratiques peu orthodoxes de Mélanie et sa fougue naturelle réussissent à faire fondre les cierges !
Jusqu'au bout aussi, il s’en tient à la posture mimée de la bonne âme scandalisée par les turpitudes de Mélanie, apostrophant son auditoire comme un vrai prédicateur (« Aussi chrétiens, mes bien chers frères… »). Le discours faussement navré en devient irrésistible. Mélanie ou le nec plus ultra de la vraie-fausse chanson paillarde !


Gérard Lenne