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Herculine Barbin, alias Camille, transsexuelle au 19ème siècle

 

L’Identité sexuelle, des réponses qui soulèvent plus de questions qu’elles n’en résolvent.
Ambroise Auguste Tardieu (1816-1879) portait le même prénom que son père, un artiste apprécié en son temps. Cependant, c’est pour ses travaux en médecine légale qu’Ambroise Tardieu “junior” est resté Célèbre.
Ambroise Tardieu était professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris qu’il présidait en tant que doyen, ainsi que Président de l’Académie de Médecine. Il a publié de nombreux ouvrages dont certains font date. Par exemple, il fut l’un des premiers à porter un regard différent sur la maltraitance des enfants en tenant compte de leur témoignage. On lui doit également des travaux à propos de l’identité sexuelle, et c’est à ce titre qu’il y est fait référence ici.

En 1874, il publie un ouvrage intitulé :”question médico-légale de l’identité dans ses rapports avec les vices de conformations des organes sexuels”. Ce texte traite des cas de confusion des genres qui apparaissent typiquement lorsque des époux arrivés vierges et ignares découvrent l’impossibilité de s’unir sexuellement en raison d’un hermaphrodisme ou d’une déclaration erronée du sexe à la naissance. Ambroise Tardieu s’intéresse particulièrement au cas de “Camille”, qui relate son douloureux parcours de fille à garçon dans l’autobiographie qu’elle laisse avant de se suicider. Il utilise ce texte afin de mettre en exergue la souffrance qu’entraîne cette confusion des genres: “ Le fait extraordinaire qu’il me reste à rapporter et qui servira d’épilogue à cette étude médico-légale des vices de conformations des organes sexuels, en formera en quelque sorte le complément psychologique. Il fournit en effet l’exemple le plus cruel et le plus douloureux des conséquences fatales qu’une erreur commise dès la naissance dans la constitution de l’état civil. On va voir la victime d’une semblable erreur, après vingt ans passés sous les habits d’un sexe qui n’est pas le sien, aux prises avec une passion qui s’ignore elle-même, avertie enfin par l’explosion de ses sens, puis rendue à son véritable sexe en même temps qu’au sentiment réel de son infirmité physique...”

Le Docteur Debierre, dans un document d’archives publié en 1886 , cite le “cas de Tardieu” . Alexina B, alias Camille, en tant qu’hermaphrodite, il dépeint les détails anatomiques qui expliquent la confusion.


Aujourd’hui, Camille appartiendrait-elle à la vaste et floue catégorie “transgenre”? Une telle erreur pourrait-elle pu encore se produire?

 

Herculine Barbin, transexuelle au XIXème siècle

C’est ce même texte que Michel Foucault exhumera et publiera en 1978 chez Gallimard sous le titre de “Herculine Barbin ou Alexina B)


Michel Foucault (1926-1984), philosophe, psychologue, professeur a étudié le rapport que les sociétés entretiennent avec leurs déviants et leur minorités. Il a tenu un discours critique puissant centré sur le thème du pouvoir, et is’est toujours refusé à une théorisation arguant que son rôle d’intellectuel consistait à voir et dire, à pointer du doigt ce qu’il nomme l’intolérable.
Malgré un parcours intellectuel remarquable et dûment reconnu par les Institutions, Michel Foucault n’a jamais été un personnage populaire en France, sans doute était-il trop “dérangeant”, c’est auprès des intellectuels américains qui l’ont associé à d’autres penseurs comme Derrida, et Deleuze dans ce qu’on a appelé la “French Theory”, que Michel Foucault a connu un vif succès.

Dans le cadre de ses études sur la sexualité Michel Foucault s’est intéressé au cas de “Camille”, déclarée fille à sa naissance, éduquée comme telle, mais devenu homme pour l’état civil. Le livre présente d’abord l’autobiographie de l’intéressée. Camille y dépeint dans le style fleuri et surchargé des romans à l’eau de rose de son époque, sa vie de fille, ses études brillantes, les débuts de sa carrière d’institutrice.

Pourtant si Camille joue parfaitement son rôle féminin au cours de son enfance, parvenue à l’adolescence, le développement de son corps pose problème. Camille présente en effet des signes indéniables de masculinité: pilosité sur le visage et sur le corps, silhouette masculine, hanches étroites. L’époque est à la pudibonderie, les corps restent cachés, ce qui explique en partie que Camille soit passée à côté d’une reconnaissance de son état d’hermaphrodite. C’est parce qu’elle tombe amoureuse de sa collègue Sara, que le drame se noue, elle prend conscience qu’elle n’est pas une fille comme les autres, ses émois ne sont plus seulement l’expression d’une tendre amitié. Camille et Sara partagent bientôt le même lit, sous le toit de la famille de Sara qui gère la pension de jeunes filles où elles sont l’une et l’autre institutrices. Camille se sent de plus en plus gênée, page 62, elle écrit en parlant de la mère de Sara :” pauvre femme qui ne voyait en moi que l’amie de sa fille, tandis que j’étais son amant » Camille vit un épouvantable tourment dont elle voudra sortir par la vérité, elle se confie à un prêtre, un médecin, bientôt le retour à la vie de fille est devenu impossible, elle témoigne à la page 64 :”Ai-je été coupable, criminel, parce qu’une erreur grossière m’avait assigné dans le monde une place qui n’aurait pas dû être la mienne ? » Camille changera de domicile, de métier, d’identité et de genre, mais ne trouvera pas le bonheur.
Il met fin à sa vie à l’âge de vingt cinq ans.

Le livre se compose de l’autobiographie de Camille présentée et commentée par Michel Foucault, et des constats du médecin légiste qui procéda à l’autopsie.
Outre la valeur du témoignage, cette autobiographie pose clairement le problème du sexe et du genre, mais aussi celui du rapport au corps. L’héroïne maudit son apparence, elle vit son corps comme un véritable fardeau. Sa différence est une source de souffrance. Elle raconte:

“Un léger duvet qui s’accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. On le comprend, cette particularité m’attirait souvent des plaisanteries que je voulus éviter en faisant un fréquent usage de ciseaux en guise de rasoirs. Je ne réussis, comme cela devait être, qu’à l’épaissir davantage et à le rendre plus visible encore. J’en avais le corps littéralement couvert, aussi évitais-je soigneusement de me découvrir les bras, même dans les plus fortes chaleurs, comme le faisaient mes compagnes. Quant à ma taille, elle restait d’une maigreur vraiment ridicule. Tout cela frappait l’œil, je m’en apercevais tous les jours. “

Qu’en est-il aujourd’hui du changement de genre? Certains considèrent le transsexualisme comme une pathologie mentale, d’autres telles Alexandra Augst-Merelle et Stéphanie Nicot revendiquent une reconnaissance pleine et entière pour les “trans”, la gratuité de la transformation, et dénoncent le processus pratiqué en France, qui comprend notamment une expertise psychiatrique qui décidera au final de l’issue de la requête.
On lira un intéressant entretien avec ces auteures sur le site altersexualite.com.


"Quand tu es transsexuel, tout sexe est le sexe opposé" C’est ce que déclare un membre de la Berdache Society, dans un entretien avec A. Bolin, en 1994. L’anthropologie sociale aujourd’hui tend à refuser les catégorisations médico psychologiques traditionnelles pour privilégier l’angle de la tolérabilité sociale des déviants. Ce point de vue ne permet pas plus que les précédents de cerner objectivement la question du transexualisme.

 

Bibliographie

Pour en savoir plus Sexologie magazine, vous propose de découvrir l’histoire tragique d’Herculine Barbin;
Consulter le document

Pour expliquer aux plus jeunes les questions que pose l'identité sexuelle

Ne m'appelez plus Julien de Jimmy Sueur, L’Harmattan, 2003, 139 p., 12,20 €


Havre de paix, de Fujino Chiya
Quatre nouvelles énigmatiques, quatre tranches de vies de jeunes adultes du Japon contemporain, pour découvrir une autre culture, une autre morale sexuelle, une autre littérature. L’auteure est présentée comme transsexuelle, fait assez rare pour être signalé. Des nouvelles réservées à de bons lecteurs amateurs d’une littérature sans tape-à-l’œil.


La face cachée de Luna, de Julie Anne Peters, Milan, coll. Macadam, 2004, 369 p., 9,5 €.
La face cachée de Luna est presque une première mondiale en littérature jeunesse, et pour un coup d’essai, c’est une réussite incontestable, même si l’on peut reprocher quelques longueurs, et quelques stéréotypes dans la vision de la famille américaine moyenne et des adolescents complexés. L’information sur les transgenre est bien documentée, et le récit fait le point sur l’homophobie et sur les nuances de l’arc-en-ciel altersexuel.

Lire la critique complète sur le site altersexualite.com


Pour les lecteurs avertis


Un texte écrit par deux transsexuelles , animatrices d’une association militante et donc particulièrement impliquées dans le processus,
Changer de sexe : Identités transsexuellesAlexandra Augst-Merelle et Stéphanie Nicot, éditions Le Cavalier Bleu, 2006

Changer de sexe : Le Mouvement transgendériste par Patrick Califia-Rice, Epel, 2003


Sans oublier, bien entendu les incontournables ouvrages de Michel Foucault,
Surveiller et punir, Paris: Gallimard, 1975)

Histoire de la sexualité, tome 1 : La Volonté de savoir (Paris: Gallimard, 1976)
Histoire de la sexualité, tome 2 : L'usage des plaisirs, Gallimard 1984
Histoire de la sexualité, tome 3 : Le souci de soi (Paris: Gallimard, 1984)

Comment les idées de Michel Foucault et de ses contemporains sont-elles devenues la "french théory"?

French Theory, François Cusset, Editions La Découverte, collection Découverte Poche, 2005


et ont donné naissance, entre autres aux ”gender studies”


Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l'identité Judith Butler, éditions La Découverte, 2006

Enfin, pour un regard philosophique et psychologique


La Métamorphose impensable : Essai sur le transsexualisme et l'identité personnelle, Pierre Henri Castel, Gallimard, 2003
Être un homme ou une femme est-il naturel ou culturel ? L'identité sexuelle s'enracine-t-elle dans le corps, est-ce un donné physiologique, voire neurobiologique ? Ou ne s'agit-il que d'un rôle qu'on joue, qu'on pourrait intervertir avec d'autres et dont on puisse altérer le texte ?
La métamorphose transsexuelle est une voie d'accès privilégiée à ces interrogations, parce que le réel de l'identité, avant d'avoir pu dire son mot, est ici forcé par un fabuleux acte autoconstructif : si tant de magistrats, tant de psychiatres sont embarrassés par les transsexuels, si leur affaire est à la pointe avancée de la bioéthique, de la critique de la culture ou de la protestation libertaire, c'est justement parce qu'ils assument leur identité comme une "construction sociale". Dans la sphère éthérée des débats savants, ils font sentir l'urgence d'une affaire de vie ou de mort, en un court-circuit inattendu entre une question de catégorisation et une atteinte directe à la chair.
Le problème est, pour le dire d'un mot, métaphysique. Il vise le noeud obscur qui attache ce corps à ce je ; il oblige donc à dévoiler quelle nature humaine il faut, à un moment ou à un autre, nous supposer. Et il est à peine besoin de l'approfondir pour que la philosophie, la psychanalyse, mais aussi la médecine, la sociologie, le droit - toutes disciplines aspirant à sauver leur rationalité, voire leur scientificité, face à ce qui paraît la déraison même, "changer de sexe" - en ressortent ébranlés.
Telle est la crise des certitudes qui motive cet essai.

 

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