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Qui
a peur des minorités sexuelles?
Un article original de Jasmine Saunier
Résumé
Qui sont les minorités sexuelles
et pourquoi inspirent-elles parfois tant de désarroi et de méfiance
? Qui a décidé de ce qu’était une majorité
et une minorité sexuelle ? La nature ou la culture ? Voilà
de vastes questions…
Pour tâcher de s’y retrouver, il faut d’abord comprendre
pourquoi les questions sexuelles sont si sensibles pour nous, car leur
implication psychologique est immense dans la construction de notre identité.
Et il n’y a pas que cela : la culture, la société
même dans laquelle nous vivons est basée sur des postulats
qui, pour beaucoup, touchent à des questions de nature sexuelle
et morale. Autant dire que nos repères, les cadre dans lesquels
nous évoluons et nous nous construisons sont en jeu. Les minorités
sexuelles, en déstabilisant nos postulats socio-sexuels et culturels,
ce qui est « normal », ce qui est « bien », ce
qui est « pervers », ont un caractère profondément
perturbant. Et quelle réaction peut-on attendre d’un individu
ébranlé dans son être et sa personnalité sinon
un repli brutal ? A quoi peut-on se rattacher lorsque l’on se sent
menacé dans son identité ? La réponse n’est
pas simple car il ne reste plus guère de repère «
rassurant » : la religion a été vaincue, la famille
est en lambeaux et le couple n’est éternel que pour six mois.
Alors la morale refleurit et chacun se rattache à ce qu’il
peut, fermant très fort les yeux pour ne pas voir ces hommes travestis
et ces femmes masculines : mieux vaut se dire qu’il existe des anomalies
dans la nature plutôt que de se demander s’ ils n’ont
pas raison, eux…
Qui a peur des minorités
sexuelles ?
Sur le thème de «
qui a peur du grand méchant loup », la question des minorités
sexuelles semble banale, presque autant que le chômage, et la réponse
qui nous vient tout naturellement à l’esprit est «
personne». Il faut en effet préciser que le loup ayant connu
68, les questions sexuelles ne terrorisent plus grand monde. Chacun de
nous se targue d’avoir un ami homosexuel et discute en toute liberté
de vibromasseurs
et de fétichisme.
L’image est plaisante d’un monde où la sexualité,
acceptée et libérée des carcans moraux et sociaux,
ne serait plus un tabou mais un facteur d’épanouissement
collectif. Ainsi les enfants croient-ils au père Noël et les
adultes à la libération sexuelle… Malheureusement,
il faut bien se rendre à l’évidence : ils sont aussi
légendaires l’un que l’autre. Pour s’en convaincre,
retrouvons dans nos mémoires la stupeur du simple citoyen se trouvant
tout à coup face à un être dont il ne parvient pas
à déterminer le genre, féminité sulfureuse
montée sur d’interminables talons aiguilles, travesti épanoui
et transsexuel accompli…
Sexe, culture et tabous:
Identité et rapport à l’autre
De tous temps, les hommes ont cherché à encadrer et à
limiter la sexualité dont le pouvoir les renvoyait un peu trop
à leur animalité. L’histoire de la morale et des questions
sexuelles est donc avant tout l’histoire de l’hominisation.
Les questions sexuelles interviennent dès notre plus jeune âge,
notre identité se construisant autour du genre et des valeurs qui
y sont associées. Pendant des siècles, moraliser le sexe
a permis de créer des cadres rassurants si nécessaires à
la construction de l’individu, tels que la famille ou le couple.
Le sexe touche donc au cœur même de notre identité,
ce qui en fait un sujet si sensible. Lorsque ces cadres tombent, ce sont
tous nos repères qui s’effondrent en même temps, et
d’avoir voulu se libérer l’individu se retrouve seul,
flottant au milieu d’un monde changeant qui n’offre plus aucune
prise auxquelles se raccrocher. Transformer nos représentations
sexuelles revient ainsi à relativiser une donnée sur laquelle
toute notre personnalité s’est construite, et qui contribue
à fonder notre culture. L’homophobie qui touche certains
hommes se comprend ainsi comme un ébranlement profond des schémas
socio-sexuels qui forgent l’identité masculine. L’homosexualité
devient alors une preuve insupportable de la relativité du genre,
et il paraît moins déstabilisant de stigmatiser une «
erreur de la nature » que d’envisager que sa propre identité
sexuelle puisse être déstabilisée.
Le genre et l’identité sexuelle, c’est aussi
le rapport à l’autre. Une société
partage des codes et un langage, ce qui nous permet de communiquer et
nous rassure. Lorsque ces codes se trouvent détournés, comme
dans le cas de l’homosexualité, l’autre devient un
étranger puisque nous ne partageons plus le même langage.
Pour certains, il est même à peine humain. Face à
l’incommunication, la réaction naturelle de tout être
humain est de se raccrocher à ses repères et à sa
« normalité », incapable que nous sommes de comprendre
un langage qui en détourne les codes.
De la morale et de la normalité…
Mais qu’est-ce que la normalité ? Toute société
en a naturellement élaboré sa propre conception, qui lui
paraît tout à fait inattaquable, parce qu’une culture
a aussi besoin de repères stables pour se construire et se projeter
dans l’avenir. La culture occidentale, par son caractère
dominant dans l’histoire, a construit une morale qu’elle est
parvenue à imposer tout autour d’elle. Au temps de la colonisation,
les « sauvages»
pouvaient avoir d’autres valeurs, mais parce que, précisément,
ils n’étaient pas « civilisés ». De même,
parmi ses propres citoyens, la société occidentale a-t-elle
tout fait pour réprimer ce que l’on appelle aujourd’hui
des « minorités sexuelles », mais que l’on a
appelé pendant très longtemps des maladies mentales. Seul
un dérangement mental pouvant en effet conduire quelqu’un
à narguer les principes même de la nature qui s’imposent
si facilement à chacun de nous.
Cette morale, on le sait, s’enracine dans la religion
chrétienne, fondement incontestable de la culture occidentale.
Au fil du temps, elle a érigé une conception essentialiste,
mêlant volonté de Dieu et principes naturels, qui s’est
efficacement implantée dans les consciences pour des générations.
La morale du couple occidental moderne est donc encore fortement marquée,
et c’est naturel, par cet héritage culturel et historique.
La notion de couple, unique et solidaire, s’enracine dans la tradition
du peuple hébreu. Le mariage ayant pour but la procréation,
l’homme et la femme prolongeaient l’œuvre de Dieu. De
ce fait, toute pratique n’ayant pas cet objectif sera renvoyée
pour longtemps à une volonté délibérée
de contrarier les desseins de Dieu. Ainsi en est-il de l’homosexualité
et de toutes les pratiques jugées « bestiales » telles
que la sodomie, la fellation, ou le coït interrompu. Le christianisme
va encore durcir ce point de vue et Saint Augustin n’hésitera
pas à dénoncer la sexualité comme le mal suprême.
Une conception qui connaîtra plus ou moins de succès mais
qui saura fort bien s’implanter pour durer.
Le modèle majoritaire hétérosexuel repose cependant
sur des bases beaucoup plus solides que simplement religieuses. En effet,
ainsi que Marx le théorisera, il a surtout été valorisé,
non pas parce que les Occidentaux étaient exceptionnellement pieux,
mais parce qu’il correspondait à un modèle économique
et social susceptible de faire fonctionner la société. Ainsi
en va-t-il des mécanismes de transmission du patrimoine, de limitation
de la charge des familles par l’abstinence, etc.Essentialisme et
culturalisme : la précarisation du genre
L’essentialisme traditionnel occidental
L’essentialisme et le culturalisme sont les deux théories
des genres qui s’affrontent. La théorie essentialiste considère
que le genre est lié aux caractéristiques biologiques. De
fait, l’essentialisme ne peut guère faire autrement que d’assimiler
minorités sexuelles et anomalies biologiques ou psychologiques.
L’homosexualité, les transgenres (travestis, transsexuels),
apparaissent comme une incongruité peu susceptible de déstabiliser
la société, à condition que l’intérêt
qu’on leur porte reste médical… La culture occidentale
s’est construite dans ce sens. N’oublions pas qu’il
faudra attendre 1984 pour que l’homosexualité disparaisse
du DSM (diagnostic officiel et manuel statistique des désordres
mentaux).
Si la laïcisation de la société renforcera la tolérance
vis-à-vis des minorités sexuelles, la médicalisation
entretiendra encore longtemps une grande méfiance vis-à-vis
des « perversions
». Freud introduira un facteur de profonde déstabilisation
en affirmant l’existence de différents degrés de
bisexualité en chacun de nous, remettant ainsi en question
le lien jusque là « naturel » entre biologie et expression
du genre. Plusieurs tendances contribueront par la suite à faire
évoluer les mentalité, et les mouvements homosexuels se
développeront souvent avec les mouvements féminismes, en
particulier à partir des années 1960 et 1970. Leur visibilité,
surtout aux Etats-Unis, rendra de plus en plus difficile l’affirmation
d’une norme sexuelle inaltérable. D’ailleurs, à
cette même époque, toutes les normes sont remises en question
puisque mai 1968 se chargera de libérer la société
de ses carcans : famille, couple, religion,… La « libération
sexuelle » permettant à tous les particularismes sexuels
de s’affirmer, les transgenres, les mouvements SM, les différents
courants lesbiens et gay accèdent à une large visibilité.
Leurs revendications porteront un coup mortel à l’essentialisme,
pourtant si stable et rassurant…
Culturalisme et relativisme modernes
A ce stade de notre histoire, le culturalisme reste la seule option possible.
Ainsi que l’affirment les mouvements gay et les transgenres, le
sexe biologique n’a correspondu au genre que tant que la culture
l’a imposé, fournissant les carcans d’une sexualité
obligatoirement hétérosexuelle.
En vérité, cette affirmation toute simple et qui porte un
parfum de liberté si agréable, est à l’origine
d’un profond désarroi. Toutes les personnalités ne
sont pas si affirmées et libérées qu’elles
puissent envisager cette angoissante libération. Il reste une «
ex-majorité sexuelle», inquiète, déstabilisée,
qui ne parvient plus à trouver les cadres nécessaires à
son équilibre. L’homosexualité masculine n’en
finit pas d’être inquiétante car une certaine virilité
reste valorisée dans la vie quotidienne et constitue un support
essentiel d’identification collective. La libération de tout
ce qui s’est appelé « valeurs », puis «
carcans », montre aujourd’hui son mauvais côté
: une relativisation générale, un monde flottant ou l’individu
isolé, débarrassé des cadres traditionnels de sociabilité
se retrouve seul, confronté à une panoplie de choix dont
il n’a que faire. Pour se rassurer, les plus fragiles d’entre
nous se raccrochent à des lambeaux de morale, productrice d’une
normalité qui les rassurent…
L'aboutissement logique
d'un vaste mouvement individualiste
Ainsi assiste-t-on aujourd’hui à l’aboutissement logique
d’un vaste mouvement individualiste, qui a produit chez nous mai
68, et de ce que l’on a appelé la « libération
sexuelle ». Devant un phénomène sociologique général
de perte de ses repères , la société en vient à
une recherche désespérée de nouveaux cadres, de communautés
de pensées et de solidarité. Les associations se développent,
les sectes également, et les gens ne se sont jamais autant mariés…
Dans ce contexte propice, le modèle binaire hétérosexuel
connaît un regain de sacralisation que l’on assimile à
un retour du conservatisme sexuel. L’hétérosexualité
est une norme à réinventer, mais une norme néanmoins
et les société se découvrent en attente de cela.
La politisation des questions sexuelles
La question des minorités et la remise en cause du modèle
universaliste
Du reste, si les questions sexuelles sont des constructions sociales,
elles engagent nécessairement des choix et des définitions
qui sont politiques. C’est au nom de l’égalité
que le débat public se porte sur le Pacs, le mariage homosexuel
et la parité, mais c’est au nom de la liberté que
s’élèvent de nouvelles critiques : peut-on laisser
le droit et la politique s’emparer des questions sexuelles alors
même que celles-ci relèvent de la vie privée et de
la liberté de chacun ?
Les années 1970 sont la période faste de développement
et de politisation des mouvements engageant les minorités : mouvements
gay et lesbien, mouvements féministes, mouvement des minorités
ethniques, etc.. En France, ceux-ci s’inscrivent d’abord,
en toute logique, dans une perspective universaliste : il réclament
que soit enfin appliquée l’universalité des droits
et l’égalité de reconnaissance et de traitement. Leur
approche n’est pas encore spécifiquement identitaire comme
elle l’est aux Etats-Unis, et ils ne se réclament pas encore
de « communautés ».
De fait, jusque dans les années 1990, la France défendra
avec opiniâtreté ce modèle universaliste
dans un partage clair entre les sphères privée et publique,
élément essentiel de l’ordre républicain. Au
contraire, le modèle américain intégrera très
tôt les questions sexuelles et les politiques minoritaire, faisant
ainsi longtemps figure de repoussoir. Ainsi la France opposera-t-elle
à la société américaine, jugée puritaine
et communautariste, l’universalisme des Lumières. Les années
1990 viennent pourtant brouiller ce schéma, car la France connaît
à son tour la nécessité d’engager un débat
sur les politiques minoritaires. En 1997, le retour de la gauche au pouvoir
introduira la nationalisation nécessaire des questions sexuelles.
S’attachant simplement à poursuivre son travail contre les
discriminations, ainsi que François Mitterrand l’avait amorcé,
elle ne comprendra que plus tard la portée symbolique des mesures
sur le Pacs et la parité. Car la politisation des questions sexuelles
n’est alors autre chose que l’expression des enjeux sociaux
sous-jacents : les discriminations des femmes au travail, l’immigration
et les jeunes. Autant de questions qui surgissent au travers des débats
sur la pornographie, le harcèlement et la parité. Portée
par des débats sociaux, la France aura donc finalement accepté
d’effacer la frontière sacrée entre public et privé.
Ainsi la République, toujours progressiste, se fait-elle désormais
un devoir de défendre les politiques minoritaires qu’elle
méprisait si bien il y quelques années, et rien n’est
plus à la mode aujourd’hui que de parler de « discrimination
positive »…
La réaction libertaire
Cependant, cette nationalisation de questions traditionnellement privées
ne fait pas l’unanimité. En effet, il apparaît que
le désarroi d’une certaine population, face à des
libertés qu’elle ne maîtrise pas, s’exprime politiquement
par une demande de sécurité et, parfois, de moralisation
(en général, l’on n’est alors pas bien loin
des questions d’immigration…). C’est tout le sens de
la loi sur la sécurité de 2002 et des débats qui
ont suivi.
Sur ce point, gauche et droite ne se différencient guère,
et les critiques émanant de mouvements « libertaires »
portent sur toute la politisation des questions sexuelles, au nom du principe
de liberté. Directement inspirés des années 1970,
ils voient clairement le danger qu’il peut y avoir à laisser
l’État s’occuper de questions privées. Il n’est
pas exclu, en effet, que s’exerce une certaine répression
au nom de l’ordre public. Cependant certains auteurs, tels Marcela
Iacub, dénoncent la criminalisation du désir d’une
curieuse façon. Elles publient alors force romans et autobiographies
dont l’objet est un témoignage libéré (de quoi
?) de leur sexualité quelque peu débridée. «
Courageux » a-t-on entendu, pourquoi pas, bien que l’on ne
voie pas très bien où se situe le risque, simplement l’objectif
de ces manifestations n’est pas très clair. En vérité,
toute l’ambiguïté de ces revendications est que, finalement,
tout se passe comme si elles cherchaient en fait à évacuer
la question angoissante de la relation derrière une sexualité
un peu instinctive. Car l’hétérosexualité devient,
paradoxalement, le cœur du problème. De plus en plus compliquée,
elle est confrontée à l’acquisition de libertés
bouleversantes qui laissent l’individu impuissant face à
une infinité de choix et autant de possibilités d’échec…
La revendication libertaire traverse les courants féministes
et homosexuels qui hésitent encore entre «embourgeoisement
» et «marginalisation» volontaire. Le mouvement queer
est le plus représentatif de cette quête de liberté
absolue. Né aux Etats-Unis en 1991, il est la plus révolutionnaire
et la plus déstabilisante des revendications sexuelles minoritaires.
Les queer ne se contentent pas de contester l’hétéro-normativité
car ils remettent également en cause tous les postulats sur l’identité
et la culture. Ils déconstruisent totalement tous les liens entre
genre et sexualité et s’ouvrent à toutes les formes
de minorités sexuelles (transsexualisme, fétichisme, sado-masochisme,
etc.), mais aussi à toutes les autres minorités (féministes,
ethniques, etc.). Les queer refusent l’existence du genre et de
tout ordre social imposé par l’État, ébranlant
par là toutes les croyances que nous avons sur l’identité
et sur la société.
Ainsi donc les minorités sexuelles, par leur marginalité
et leur visibilité, sont avant tout un facteur de déstabilisation
sociale. Bien que l’ordre publique cherche à les intégrer
de son mieux, elles restent porteuses d’un malaise qui plonge les
identités les plus fragiles dans un profond désarroi. Éternellement
subversifs, certains de ces mouvements ne cessent de provoquer angoisse
et repli sur une moralité traditionnelle. Cette réaction
un peu confuse que l’on observe face aux minorités sexuelles
touche, on l’aura compris, tout spécialement les hommes.
En vérité, il faut bien admettre (à regret) que certains
d’entre eux ne semblent pas encore prêts à s’assumer
scintillants et emplumés, montés sur talons aiguille et
réalisant enfin leur fantasme secret de danseuse de cabaret…
Jasmine Saunier

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