|
Témoignage
d'un adolescent dans les années 60
Je n’ai encore jamais écrit sur ce sujet.
Je voudrais le faire franchement, peut-être crûment, en tout
cas sans concession.
La masturbation (en l’occurrence masculine, celle que je connais)
est pour tout le monde, j’imagine, le premier acte sexuel qu’on
expérimente, bien avant le coït. L’intervalle de temps
écoulé entre la première masturbation et le premier
coït varie selon les individus. Pour moi il a été relativement
long (environ 7 ans), et je pense que selon cette durée, la technique
masturbatoire prend figure de simple étape initiatique ou revêt
une importance particulière, parfois démesurée, dans
les mécanismes physiologiques et psychologiques qui mènent
au plaisir de l’éjaculation.
Il faut d’abord situer le contexte. Le mien : une petite ville de
province, une famille pétrie de dévotion (religion catholique
traditionnelle). Un silence total sur la sexualité et, en conséquence,
une ignorance tout aussi totale. A l’école des Frères,
une retraite spirituelle était organisée chaque année.
J’avais 12 ou 13 ans quand le prédicateur nous tint des discours
complètement hallucinés sur la « pureté ».
Il voyait la main du Diable dans certaines revues dans lesquelles il avait
une fois décompté « plus de 500 femmes nues »
!
Il y avait dans la même classe des « grands » de 14/15
ans mais pour ma part, je ne comprenais absolument rien à cette
furie. Pourquoi des femmes nues ? Quel intérêt ? L’ignorance
était si totale que lors des premiers « émois sexuels
», je ne savais pas de quoi il s’agissait.
La première fois qu’une onde de plaisir se manifesta, je
fus affolé. Je me précipitais aux toilettes, pensant que
c’était une envie pressante d’uriner. Et puis…
rien ! Mais bientôt le phénomène se renouvela, et
instinctivement me vint le premier mouvement masturbatoire. La première
éjaculation fut une surprise absolue. Que m’arrivait-il ?
Cette émission fluide était d’autant plus surprenante
que je n’avais jamais reçu le moindre cours d’éducation
sexuelle, et que même en sciences naturelles, le chapitre de la
reproduction avait dû être sauté.
En rassemblant le peu que je savais, je ne voyais qu’un liquide
blanchâtre connu dans le corps humain : la lymphe. Je crus donc
que j’avais provoqué un épanchement de lymphe, je
pris peur, craignant que ce ne soit dangereux. Je me promettais bien de
ne plus jamais toucher à ça… Mais le plaisir était
évidemment plus fort.
Le rapport entre ce mécanisme et les représentations de
la femme et de sa nudité apparurent relativement vite. Les pages
du Petit Larousse sur la peinture, les catalogues de la Redoute, et même
les journaux qui parfois laissaient passer une photo de chanteuse ou d’actrice
avec un décolleté devinrent aussitôt ma pâture.
Je comprenais mieux désormais les admonestations du prédicateur
hystérique, et je fis le rapprochement fatal : ce que je faisais
était mal, autant que dangereux. C’est à peu près
vers cette époque que je commençai à être sujet
aux migraines ophtalmiques. Ignorant cette maladie, j’attribuais
ces crises aux pratiques dont j’ignorais le nom.
Lorsque j’atteignis 14 ans, je fus envoyé (pour d’autres
raisons) dans un centre hospitalier en bord de mer pour un an. Institut
catholique, évidemment, tenu par des religieuses. Les garçons
complètement séparés des filles, qu’on apercevait
à la messe. Atmosphère de caserne, de corps de garde : obsession
sexuelle généralisée, plaisanteries salaces, grande
majorité de futurs beaufs.
Le soir avant de dormir, ou bien dans les douches, je poursuis l’habitude
de la masturbation qui devient une addiction. Les moqueries de mes camarades,
qui s’aperçoivent vite de mon « innocence » (ignorance),
poussent un moniteur à me faire lire un livre d’éducation
sexuelle. Je découvre là le sens exact de mes activités,
ce qui cristallise le sentiment de culpabilité jusque là
latent. Le moniteur me cuisine : ai-je « des problèmes de
pureté » ? Gêne. J’élude. Il arrive que
je sois surpris, pendant la sieste quotidienne obligatoire, sur la terrasse
de l’Institut. Me masturbant sous la couverture, je suis trahi par
les saccades : nouvelles moqueries, sentiment accru de clandestinité.
De retour dans ma famille à 15 ans, c’est une véritable
frénésie. Pour la religion catholique, j’ai le sentiment
de vivre en état de péché constant, et ça
me gâche la vie. Je n’ose pourtant en parler en confession,
ce qui aggrave les choses, ça devient du péché mortel.
Enfin, je me décide, ce qui me délivre momentanément
d’un grand poids, mais pas de mon addiction : je reprends de plus
belle.
Matériellement, ce n’est pourtant pas facile. La maison est
petite. A part les toilettes, rien ne ferme à clé : mais
l’endroit n’est pas des plus agréables, et par ailleurs
bien en vue. Y rester plus de 5 minutes se remarque et devient aussitôt
suspect : « - Que se passe-t-il ? Tout va bien ? » Reste ma
chambre, qui est au premier étage, et où je me réfugie
souvent. Mais je ne peux m’y enfermer et ma mère n’arrête
pas, sous mille prétextes, de monter au premier et de passer la
tête pour voir « si tout va bien »… Il faut donc
que je guette. Lorsque j’entends s’ouvrir la porte de la cuisine,
il me reste 20 secondes pour me rajuster et être présentable
au cas où elle monte l’escalier. Parfois, c’est limite.
Autre problème : que faire du sperme après la jouissance
? Je dispose de boîtes métalliques ou en plastique qui ont
contenu des pastilles. Je les cache dans une armoire, mais il faut de
temps en temps les descendre au rez-de-chaussée pour les laver
sans me faire surprendre, et sans attendre sinon l’odeur finit par
être gênante.
La solution plus courante est d’éjaculer dans un mouchoir
(à l’époque, on ignore le kleenex). Ainsi, pendant
l’étude au collège où j’entre alors en
classe de seconde. La technique consiste à élargir un trou
qui s’est formé au fond de ma poche de pantalon, suffisamment
pour y passer une partie du sexe et pour opérer à l’abri
des regards, le mouchoir étant alors en place. Le problème
provient de l’humidité, du débordement. Ensuite, en
séchant, le sperme se solidifiant, le mouchoir en est comme amidonné.
Pensant que je me trahirai, je n’ose donner ces mouchoirs sales
à ma mère. J’en garde un certain nombre dans un tiroir
de mon bureau, qui ferme à clé. Une provision qui augmente
jusqu'au jour fatal où ma mère, intriguée par cette
épidémie de disparition de mouchoirs, me dit qu’elle
a découvert « le pot aux roses », en forçant
le tiroir.
Cependant elle ne me sermonne pas ; je pense aujourd'hui qu’elle
a préféré éluder le problème, trop
gênée elle-même pour en parler. Peu avant, ou peu après,
elle s’est enquise de mon éducation sexuelle, me demandant
si on nous avait parlé de tout ça lors de la retraite. Epouvantablement
gêné, je l’ai rassurée. A son grand soulagement
: elle est aussitôt passée à un autre sujet.
Je deviens un champion de masturbation. Je cultive des phantasmes, j’écris
des histoires érotiques, je fais des dessins, tout un monde se
met en place. J’apprends à me contrôler, à planifier
la montée de la jouissance, à prolonger le plaisir, à
le perfectionner par toutes sortes d’artifices. Je suis alors à
la meilleure période de la vie en matière d’érection
et d’éjaculation, et j’en profite. Devenu étudiant
à 18 ans, je ne vis plus en permanence chez mes parents, c’est
la liberté. Pendant trois ans encore, la masturbation est ma seule
activité sexuelle, à la fois réduisant et aiguisant
ma frustration de ne pas avoir de relation avec des filles.
Lorsque je commence à avoir des partenaires, l’habitude ne
cesse pas pour autant. Elle accompagne en parallèle ma vie sexuelle
partagée, étant enrichie par elle et l’enrichissant.
Au-delà du plaisir qu’on prend avec l’autre, et auquel
se mêle une grande part d’affectivité et donc de psychologie,
c’est dans la masturbation qu’on atteint des sommets inégalés
dans la pure jouissance sexuelle, pour la très bonne raison qu’on
se connaît soi-même mieux qu’on ne connaîtra jamais
l’autre, et qu’alors on ne tient compte que de soi-même.
La masturbation ne peut constituer toute la vie sexuelle, mais elle ne
peut en être exclue, et je parle bien d’un exercice solitaire
: se faire masturber par une femme (pour un hétérosexuel)
est bien intéressant et excitant surtout si l’exercice se
double d’une fellation, en alternance. Mais physiologiquement, on
n’y trouvera jamais l’accord et l’harmonie parfaite
dans le rythme, les pauses, le progrès vers le climax oscillant
entre le résistible et l’irrésistible. Enfin, l’habitude
de la masturbation et l’acquisition du self control qu’elle
implique sont loin d’être inutiles en vue de coïts plus
réussis et plus satisfaisants pour la partenaire féminine.
 
|
|