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Entretien avec le Dr Cudicio : de quoi au juste voulait-on se libérer dans les années 70 ?

- Tout le monde s’accorde pour dire que la libération sexuelle des années 70 a été surtout une libération de la femme, partagez-vous cet avis général ?

- Tout dépend de ce que l’on entend par libération sexuelle : s’il s’agit de permettre à la jeune femme de cette époque de porter des pantalons, de se maquiller ou encore de sortir le soir, on peut parler d’une nouvelle liberté pour la jeune femme, quant à parler de libération sexuelle, c’est sans aucun doute abusif ! Certes la contraception orale était permise depuis la loi Neuwirth en 1967, mais combien de femmes l’utilisaient-elles? Les rapports sexuels avant le mariage n’étaient pas monnaie courante et celles qui décidaient d’en avoir le faisaient plus par « effet de mode » que par désir véritable !

- De quoi essayait-on de se libérer dans les années 70 ?

- On essayait de se libérer de règles de vie que l’on percevait comme contraignantes et qui concernaient surtout tous ceux qui nés après la guerre voyaient s’ouvrir le monde du fait de l’apparition de nouveaux modes d’échanges et de communication. La radio, le téléphone, la télévision, mais aussi l’automobile, l’avion n’étaient plus réservés à une élite. Ce désir de liberté ne pouvait pas ne pas toucher les relations entre les hommes et les femmes et bien sûr les relations sexuelles.

- Quels modèles de la sexualité étaient-ils valorisés ?

- Une sexualité libérée de toute entrave, « très naturelle, très saine », spontanée, ludique. La liberté semble primer avant les sentiments surtout pour l’homme qui peut ainsi profiter de femmes devenues plus accessibles. Toute la génération précédente avait connu les références d’avant guerre. Tout d’un coup on passe dans un monde qui devient plus médiatique. Les gens bougent, voyagent. Le modèle d’émancipation était masculin, rousseauiste, branché sur le retour à la nature « peace and love » des hippies. Libertaire mais pas vraiment libertin

- On a le sentiment que les changements de la société ont été plus rapides que les modifications des comportements sexuels, comment cela s’explique-t-il ?

Les comportements n’ont en fait guère changé, les femmes se sont rendues conformes au désir des hommes. Dans un souci de plaire, d’être désirée, elles se sont glissées dans le modèle, je ne suis pas certain qu’elles y aient trouvé leur compte. Ce modèle ne respectait pas vraiment les femmes et ne permettait pas au plus grand nombre de s’épanouir. L’impression que j’ai c’est que la femme s’est adaptée à un phénomène de mode, l’homme y trouvait plus facilement son compte. Maintenant, cette nouvelle liberté ne garantissait pas la satisfaction. L’amalgame entre sexualité libérée et bonheur a été construit, la majorité s’y est engouffrée... Sans réaliser que le raccourci était par trop simpliste.

- Quelle a été l’influence de cette libération sur la recherche médicale ?

- Cette période a vu l’apparition de la sexologie, l’émergence de cette liberté, la femme américaine libérée refusait les modèles sexuels traditionnels, rôles, comportements, et revendiquait l’égalité. Masters et Johnson ont commencé leurs recherches dans un souci d’améliorer les connaissances sur la sexualité et de remédier à ses failles : éjaculation prématurée, manque de plaisir. Celles-ci sont devenues des troubles, des dysfonctions, aujourd’hui on les traite comme des « maladies »...

- Les effets en sont-ils toujours présents aujourd’hui ?

- La sexologie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les mouvements apparus dans les années 70. On assistait alors à une profusion créative, nouvelles thérapies, psychologie humaniste, le tout fondé sur des valeurs créatives joyeuses, gratuites. Aujourd’hui la sexologie a évolué vers la médecine sexuelle, une approche qui se veut rationnelle, scientifique, et propose des solutions médicamenteuses. Aujourd’hui la sexualité est devenue marchande et beaucoup plus codifiée.

- Pensez-vous que l’apparition du SIDA a mis un coup d’arrêt définitif à la libération sexuelle ?

- Pas définitif, mais ça a porté un coup d’arrêt à une montée de la bisexualité. Masters et Johnson voyaient en la bisexualité l’aboutissement d’une sexualité épanouie. Maintenant on peut se demander ce qui serait arrivé si le SIDA n’était pas apparu, les gens auraient-ils installé de nouvelles limites à la liberté sexuelle ?

- Diriez-vous que la mouvance 70 était profondément individualiste ?

- La première impression c’est qu’elle n’apparaissait pas comme telle, il était de bon ton de vouloir tout partager, des communautés fleurissaient un peu partout. Le mouvement hippie « peace and love » prônait une mise en commun des plaisirs. En fait les gens avaient surtout envie de profiter de leur liberté : « jouir sans entrave »… Mais aux dépens de qui ? Il s’agissait de profiter de nouveaux droits, mais les devoirs qu’ils pouvaient impliquer n’étaient même pas envisagés. Certains ont profité de la situation, les hommes notamment au détriment des femmes. Pour les femmes c’était une duperie, il fallait être « libérée » pour être à la mode, se rendre disponible et accessible aux désirs de l’homme, on ne s’est pas interrogé sur leurs véritables attentes, et on a continué d’appliquer un modèle fondamentalement masculin.

- Une sexualité libérée est-elle nécessairement porteuse d’une promesse d’épanouissement personnel ?

- Qu’est-ce qu’une sexualité libérée et libérée pour qui ? Il y a une illusion à croire que la sexualité de la femme doit être la même que celle de l’homme. L’égalité des sexes cela ne devrait pas être synonyme de sexualité identique et fondée sur un modèle masculin. Mais on a cru qu’il existait un équivalent sexuel féminin à la sexualité masculine. La sexualité libérée, ça a surtout concerné les homosexuels. Pour la majorité, la libération sexuelle a permis de consommer plus de sexe et donc de contribuer à en faire un produit de consommation. La grande majorité des femmes a une sexualité qui associe l’autre, et se déploie dans l’affectivité, l’attachement voire même la dépendance à l’autre. La femme n’est pas prédatrice par nature, ni ne connaît de phénomène compulsif comme les hommes, sa sexualité s’épanouit dans la relation. Cette libération sexuelle, apparaît comme une vaste hypocrisie : ce n’est pas parce que les femmes ont pu, au moins théoriquement, décider de leur fécondité, que leur sexualité s’est trouvée comme par magie libérée.

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