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mise à jour le 4/12/07

L'hédonisme et l'extase

 

Xpaint, un tableau  de Catherine Cisinski

Si l'orgasme est une expérience hautement jubilatoire, cela reste assez limité dans le temps, l'homme qui est parvenu à sa maturité érotique désire maintenir son érection le plus longtemps possible parce qu'il a compris que c'était là le chemin de l'extase amoureuse. L'important, c'est de rester connecté.


La femme qui a appris à jouer de son organe vaginal peut atteindre les sommets de l'extase, elle est en effet actrice responsable et non pas une poupée qu'on manipule, soumet, conduit ici et là vers un plaisir qui n'est pas nécessairement à son goût. Il est tout à fait possible de ressentir des orgasmes agréables, dont on ne saurait mettre en doute la nature même, mais qui n’apportent pas de gratification réelle. La vague orgastique a déferlé, on a été pleinement conscient des sensations, peut-être même, submergé de plaisir, a-t-on quelques instants perdu pied. Mais, ce déjà beaucoup, n’a pas comblé l’attente extatique…
Les chemins de l’extase ne sont pas à la portée de tous parce qu’ils exigent un réel investissement personnel.


Les philosophes hédonistes ne s’y trompaient pas, accéder aux plus grandes joies de l’existence humaine requiert un engagement sur une voie, mais aussi certains renoncements. Dans cette optique, nous comprenons que l’extase n’est pas seulement un degré de plus dans la gratification sexuelle. En conduisant ce raisonnement à l’extrême, on pourrait affirmer que la sexualité n’est qu’un moyen parmi d’autres sur la voie de l’extase.

 

rédaction: Patrice Cudicio, Médecin Sexologue

Catherine Cudicio, Psychanalyste

coordination : Sofia Hudic

Citation

"Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres."

Voltaire


Une attitude mentale
Comment s’engager dans la voie de l’extase ? La question n’a cessé d’interpeller les penseurs de toutes les cultures à travers les siècles. Les sociétés occidentales font régulièrement référence aux sagesses orientales qui reviennent à la manière du serpent de mer quand l’actualité s’essouffle. La mode a porté sur le devant de la scène marchande, le mot « zen », qui s’est trouvé soudain vidé de son sens originel pour s’emplir d’images dont on ne saura décider si la niaiserie l’emporte sur la bêtise.
L’engagement sur un chemin de vie résolument hédoniste exige autre chose, à commencer par une certaine attitude mentale caractérisée par un immense appétit de connaissance, un sentiment de liberté vis-à-vis des dogmes et autres idéologies, et enfin une véritable intelligence du plaisir.

Un immense appétit de connaissances

Si les humains sont parvenus à inscrire leur présence au monde, ce n’est pas en raison de leur taille, comme les baleines ou des dinosaures, ni de leur supposée férocité comme les ours, les requins et les loups. Le plus redoutable outil de l’humain prédateur, c’est son intelligence, capable du meilleur et du pire. Or, l’intelligence de l’humain se fonde avant tout sur une utilisation optimale de tous ses sens.
L’éveil des sens vient en effet équiper l’homme de puissants dispositifs de détection, de lecture et de réaction face à un environnement parfois menaçant.


Plus nos sens sont aiguisés et plus nous captons d’informations, plus notre sensibilité peut se développer.
Dans la vie amoureuse, cela se traduira par une exceptionnelle qualité d’attention envers l’autre, incontournable si l’on ne se satisfait pas d’un plaisir solitaire pris furtivement en usant du corps de l’autre …
Mais les pouvoirs qui contrôlent les hommes s’efforcent de limiter nos désirs de connaissance. Dans certaines cultures, on s’applique à dissimuler les corps, ce développe une angoisse face à ses réactions les plus anodines.
Dans des cultures qui s’imaginent libérées, ce sont des images bien précises que l’on impose. La dictature de la normalité, se double de haine et de terreur en face de la différence, et se déploie sur un fond lénifiant qui tend à persuader d’éviter coûte que coûte la « prise de tête ». Les limites imposées à la soif de connaître expliquent en partie la plainte sexuelle d’absence de désir. Le remède ne consiste pas à déverser des avalanches de recettes érotiques avant de rejeter la responsabilité du dysfonctionnement sur la personne non désirante, mais avant tout de restaurer son attitude mentale de curiosité , indispensable condition pour explorer ses potentiels amoureux.



Renoncer à connaître, c’est renoncer à jouir.
Une question qui reste sans réponse produit davantage d’angoisse qu’un problème réel. Face à une difficulté bien caractérisée, il est possible de mettre en œuvre des stratégies utiles, mais, si nous devons affronter un vide , c’est un abîme des plus inquiétants qui se présente et que nous allons peupler des explications les plus fantaisistes.
Les questions relatives à la sexualité sèment encore le trouble chez les plus jeunes, et génèrent toujours des explications douteuses chez les autres.
Le problème n’est pas tant le manque d’information que le déficit de curiosité.

Avec un appétit de connaissances en bon état, on en vient nécessairement à relativiser ce que l’on sait : situer ses propres opinions en regard de ceux dont on subit l’influence, les situer par rapport à des positions antérieures. On en vient aussi à accepter le débat comme source d’enrichissement, de découverte et non comme un champ de bataille.
Les bénéfices d’une telle attitude permettent notamment de confronter plusieurs opinions avant de construire la sienne, de chercher les meilleures solutions dans une situation qui pose problème sans craindre de mettre en œuvre ses capacités de réflexion.
Dans la relation amoureuse, l’appétit de savoir et la curiosité vont donner une place prépondérante à l’imagination et à la créativité, indispensables ingrédients du plaisir. Cette recherche va conduire aussi à explorer ses émotions, celles de l’autre, et mieux les exprimer, la qualité de la connexion amoureuse en sera nettement améliorée.
L’appétit de connaissance en amour peut aussi ouvrir l’esprit vers les aspects artistiques, en tant qu’amateur d’art mais surtout pour arriver à se percevoir en tant qu’artiste amoureux qui se place en tant que créateur d’instants érotiques.

 

 

Citation

« Lorsqu'une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu'elle appartient au domaine de la croyance et non à celui de la connaissance. »


Voltaire, extrait du Dictionnaire philosophique

 

 

 

S'affranchir des croyances et idéologies


Acquérir des connaissances a des conséquences libératrices qui peuvent changer radicalement nos chemins de vie, car elles viennent dissiper nos peurs, et nous conduisent tout naturellement à distinguer et à choisir par nous-mêmes nos propres itinéraires. Ainsi, chacun sera amené à se déterminer par rapport à des croyances et des vérités qu’il aura consciemment relativisées.
Si on examine une limite qu’on s’impose consciemment ou la manifestation d’un blocage devenu inconscient, on réalise que ces interdits reposent essentiellement sur des croyances.

La voie hédoniste demande de revoir le repérage utilisé afin de mieux centrer son attention sur l’essentiel.
La « carte » de la réalité que propose la culture ambiante n’est pas nécessairement orientée vers la recherche du plaisir, bien que l’accent soit lourdement porté sur une certaine forme de plaisir. Il s’agit donc bien de faire la part de l’essentiel et du reste et de savoir si on fait l’amour pour satisfaire sa faim ou le bonheur d’aimer. Dans le premier cas, on peut accéder à des orgasmes, dans le second, on s’engage sur la voie de l’extase.


Dans le passé, les hommes craignaient les dieux et réglaient leurs conduites en fonction des lois religieuses : la peur de l’enfer, et celle d’être exclu de la communauté suffisaient à calmer les ardeurs amoureuses de la majorité. La religion reste encore extrêmement puissante dans certaines cultures et, brandissant les mêmes menaces, maintient les gens dans un état de soumission.
Pourtant, malgré tout, des êtres animés d’une indomptable volonté de savoir, de s’extraire des obscurantismes existent à toutes les époques. « Le premier devin fut le premier fripon qui rencontra un imbécile» écrivait Voltaire dans une de ses célèbres envolées anti-cléricales . Au 18ème siècle, Denis Diderot, plus nettement athée, parcourt et explore les chemins de l’art et de la connaissance. Le mouvement est lancé et désormais, ces libres penseurs, Infatigables voyageurs, aident leurs contemporains à prendre leurs distances vis-à-vis des dieux et des pouvoirs, et cela en dépit du poids écrasant de la religion. Aucun thème, et encore moins celui de l’amour n’a échappé à leur appétit d’expérience et de connaissance. Ces personnages étaient des libertins au sens le plus fort du terme, ils voulaient penser librement, vivre librement, et cela ne pouvait se faire qu’au travers d’une remise en question des croyances.
Aujourd’hui, le mot « libertin » renvoie à une notion vaguement immorale; il désigne en effet le choix d’une vie sexuelle en apparence libérée, mais en réalité solidement ancrée dans d’autres normes. Les gens qui pratiquent l’échangisme, le sexe comme sport collectif, ou la bissexualité se disent « libertins », pourtant, Il ne suffit pas de changer souvent de partenaire, ni de faire l’amour à plusieurs pour s’affranchir réellement de la dictature normative qui s’applique à l’expression sexuelle.


Le plaisir amoureux a un intense besoin de liberté pour que chacun puisse s’exprimer. La culpabilité, la peur, la gêne, la pudibonderie sont de lourdes entraves dont il faudra se libérer pour jouir au mieux de sa sexualité.
Si beaucoup de religions et de morales ont combattu violemment l’expression de la sexualité, d’autres on fait de l’amour une sorte d’acte sacré permettant de se connecter avec une divinité. C’est le cas notamment de certaines pratiques venues de l’Inde et de la Chine . Il ne semble pas nécessaire toutefois dans la culture occidentale de saupoudrer l’amour de ce parfum de spiritualité pour atteindre les cimes de l’extase. Il appartient à chacun de se déterminer par rapport à ses désirs, et de s’affranchir des fausses croyances qui lui interdisent d’accéder au bonheur des sens.


Une intelligence du plaisir
La recherche du plaisir implique de savoir aussi éviter les problèmes et les déplaisirs de toutes sortes. Le philosophe hédoniste Démocrite, préconisait la plus grande prudence dans les relations amoureuses. Il déconseillait vivement de se marier de crainte de voir cette union se détériorer, minée par les routines, les jalousies, et les préoccupations liées à l’éducation des enfants qui naîtraient inévitablement. Les plaisirs, dans l’idéal de cette philosophie, résultent de la paix intérieure qu’on aura su obtenir au prix d’une sorte d’ascèse…
Pourtant, un bon nombre des philosophes hédonistes ne se gênaient pas pour rechercher les plaisirs charnels d’une sexualité épanouie, par contre, ils s’opposaient à une liaison durable en raison des prévisibles complications qu’elle pouvait entraîner.


Comme la vie terrestre est la seule que l’on soit certain de vivre, mieux vaut la rendre la plus agréable possible, et s’engager résolument dans cette voie. On l’a compris, il faudra faire des choix, établir des hiérarchies de critères afin de profiter au maximum de ses possibilités. Le plaisir des uns ne doit nuire ni aux autres, ni à soi-même ; dans la relation amoureuse, l’expression sexuelle de l’un doit s’accorder à celle de l’autre. Il n’y a pas de plaisir si l’un se sent obligé ou contraint de se soumettre aux désirs de l’autre. Dans ce cas, il ne s’agit plus d’une relation d’amour mais de pouvoir…


Epicure enseignait sa philosophie dans une grande villa située à la périphérie d’Athènes qu’il avait nommée « le jardin». Il y accueillait ses élèves, notamment des femmes qu’il considérait comme égales des hommes ce qui était assez rare et potentiellement subversif de son temps.
La réputation d’Epicure s’est forgée de son vivant, il passait pour un débauché sans aucun scrupule. Pourtant, ce philosophe pratiquait une véritable organisation de ses plaisirs, rejetant le superflu pour n’accorder de valeur qu’à l’essentiel et en tirer le maximum de bienfaits ; sa réflexion l’a conduit à définir certaines idées importantes dont les principes restent utiles même à notre époque.


L’intelligence du plaisir, c’est d’abord une gestion de soi, et une gestion de ses relations aux autres. Quoi que l’on décide, il y aura des limites, des possibles et des interdits, la liberté c’est d’abord de les identifier et d’adopter ceux qui seront reconnus comme pertinents.
Autrement dit, personne ne peut penser à la place d’un autre, c’est particulièrement intéressant en amour car la relation doit être parfaitement équilibrée entre partenaires pleinement consentants.
Au lieu de projeter sa propre représentation du plaisir, il convient de se laisser guider par son partenaire pour apprendre à repérer les signes de sa communication amoureuse. En donnant de son attention, on reçoit toute l’attention de l’autre. La notion d’échange, de communication, de « contrat » amoureux fait partie de cette intelligence du plaisir.
Le parcours amoureux est aussi fait d’explorations, de découvertes, et d’imagination, mais tout cela n’a aucun sens en dehors d’un partage réel, d’une communication privilégiée avec l’autre.

 

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