L'éducation sexuelle est-elle
un leurre?

"Fleur bleue", un dessin
de Catherine Cisinski; visiter le site de Catherine
Cisinski, voir son blog
Catherine Cisinski,
peintre, psychanalyste, art thérapeute réagit sur le thème
de l’éducation sexuelle, en posant les questions suivantes.
- De quoi faut-il instruire ?
- Quel périmètre faut-il ouvrir ?
- Comment allons-nous sexuellement nous-même ?
- Qu’a t-on à transmettre ?
- Tout peut-il se dire ? Tout doit-il être dit ?
- La sexualité obéit-elle à une théorie
?
Un territoire réservé
En rapport à ces questions, mon postulat est qu’il existe
un endroit où l’éducateur n’a pas à
y mettre son regard, où celui qui prétend accompagner
l’autre, l’enfant ou l’adulte, doit à partir
d’un seuil, lui lâcher la main. Nommer en amont l’existence
de cet espace, induit la transmission d’un des premiers outils
sexuels : le respect de soi, la haute valeur de ce qui est intime, de
ce qui est privé, propre, singulier, sans comparaison, et qui
trouve sa voie dans le vécu. Là se plante une règle
pivot, un pilier fondateur sans lequel rien n’est possible, avec
lequel tout est permis.
Découvrir et apprivoiser
Pour parler de la sexualité, nous ouvrons un espace contenant
de l’impossible à dire, non point parce que la morale y
voudrait mettre son mot, mais parce que, le vécu émotionnel
des sens purement, dépasse le langage.
Par exemple, lorsqu’on est peintre comme c’est mon cas,
il suffit d’avoir vécu son premier cours de dessin aux
Beaux Arts, pour avoir compris que le rapport à la nudité
ne soulève aucune émotion face au modèle qui pose.
Il devient objet, comme un vase. L’attention qu’on y portera
sera au même titre. On s’attachera à la lumière
qui impose son autorité pour dire les lignes, et souligner les
formes.
Se porter nu est donc simple, et si ça fait problème,
s’exprime alors une première pièce rapportée
à démonter.
Comment les enfants apprennent la nudité par la découverte
artistique
Enseigner plus tard le dessin aux enfants, ouvre un champ sans mot à
priori, l’espace maître du langage des sens, en vue précisément
de construire un vécu singulier qui de plus, laisse des traces
exactement comme les cailloux du petit Poucet. On s’en souviendra.
De sorte qu’à cet endroit, se rencontre le constat inverse
des Beaux- Arts : l’émoi sexué peut partir de l’observation
d’une carafe voire d’un dessin accidenté imprévu.
L’enfant rougit, pouffe de rire et du coup indique à ses
camarades une présence incongrue donnée à voir.
Tous alors la verront et en chœur, poufferont de rire à
leur tour.
… Et oui, ça ressemble à des fesses, ou bien un
sexe féminin ou masculin peu importe. Malgré soi, ça
semble bien être là puisque tous le voient.

Le corps dans tous
ses états
La question pour l’éducateur, est dans un premier temps,
de transporter tous les membres de sa classe aux Beaux-Arts, vers l’objet
corps, des pieds à la tête, et ainsi, de banaliser un inventaire
des formes possibles variant selon les individus. D’ailleurs l’éducateur
en dessine une quantité incroyable au tableau, allant de la représentation
du corps des bébés vers la transformation progressive
de l’enfance à l’adolescence, et les différentes
possibilités des personnes à l’âge adulte,
des grosses, des maigres, puis des vieillissantes. Ils adorent ça
! Et ce qui se fait sentir après cette démonstration objective,
c’est une sérénité établie dans l’atmosphère.
Le rire n’est plus nerveux et spasmodique. Cela sourit maintenant.
Nous sommes tous pareils, ou l’avons été ou le serons.
De toutes les façons, que ce soit pour dessiner un simple portrait
ou le corps tout entier, également, il est incontournable de
se référer au squelette, à la tête dite «
de mort », pour envisager de mettre ensuite des muscles et de
la peau dessus, plus ou moins tendue selon un âge montré,
ou selon des expressions, des postures. Quoi qu’il en soit, la
vie est là, qui doit se délivrer et ce, en rapport à
la mort nommée à cause de la tête.
Alors, dans la tête, qu’y a-t-il qui faisait pouffer de
rire l’instant d’avant ?
L’éducateur dit tout haut, qu’il se le demande bien
tout bas.
On a montré les objets corps garçon et fille, homme et
femme adultes. Et alors ?
Alors, il reste l’entre deux, ce qui objectivement donc n’était
pas dessiné dans le premier dessin d’enfant, mais que lui
voyait et donnait à voir tout autant. Il reste le possible lien,
entre garçon et fille, entre homme et femme.

Et l’amour dans tout cela ?
S’il y a antipathie ou carrément détestation, c’est
très clair : on se bat à coups de mots perfides ou à
coups de poings… En effet, on ne peut pas aimer tout le monde
ni être aimé par tout le monde. Mais, on ne peut pas non
plus passer son temps à se taper dessus les uns, les autres.
Mieux vaut aller son chemin et laisser vivre par ailleurs la personne
qu’on n’aime pas.
Le mot est lâché : aimer.
Parce que si on aime bien voire beaucoup quelqu’un, que se passe-t-il
?
C’est « plaisant ». « On a envie de lui donner
des choses, de lui dire des mots gentils qui lui feront plaisir ».
On est heureux qu’il ou elle soit heureux de nous voir. De même,
« on a envie de le toucher, de lui prendre la main, de le serrer
dans ses bras, de faire des câlins, des bisous, et d’être
le ou la seule pour lui ou elle ». Enfin, on éprouve toutes
sortes d’élans vers cet autre qui nous fait ressentir bien
du plaisir en sa présence.
Ainsi débroussaillé, voilà décrit l’habitacle
de l’espace entre les corps dessinés avant, champ qu’on
peut appeler celui de la pratique sexuelle, dès qu’on entre
dans un âge qui nous y conduit.
Le corps perd dans ce cas, l’inertie de l’objet.
Il est envahi d’émotions qui débordent.
Du dedans de soi, on tend vers l’autre, par des paroles d’abord,
des gestes qui disent l’attention, les intentions. On voudrait
que ce soit doux. On aimerait donner le meilleur.
Tous les enfants décrivent merveilleusement ce qu’aimer
veut dire, combien être aimé fait du bien, apaise, rend
joyeux. Ils n’ont aucun souci pour dessiner ce discours poétique.
De même, les fragments douloureux de mauvais amours déjà
vécus ne manquent pas de se traduire spontanément dans
leur ouvrage.
Un dessin, c’est comme un corps. L’éducateur a déjà
dit, que c’est « l’espace où l’on est
Maître » et de fait on signe. Aucune personne de l’extérieur
n’a le droit d’une correction, même d’un simple
commentaire. En y projetant le meilleur, on obtient le plus beau donné
à voir.

L’intime, ou le chemin du visible au plaisir
C’est banal comme expérience et pourtant tellement lisible.
Le visible ainsi exprimé, contient la résonance alors
vécue de ce mot précieux : l’intime. L’intime
que l’on signe en tant qu’espace Maître. C’est
sans modèle imposé, sans commentaire possible, sans autorisation
d’y pénétrer sous aucun prétexte, dès
lors qu’on n’a pas décidé d’inviter
quiconque.
L’éducateur en premier, n’a pas à franchir
ce seuil. Il annonce qu’il s’en tient là.
Parlons d’aimer, parlons du beau, du meilleur, du don de soi,
de l’apprentissage à recevoir, à savoir saisir ce
qui est là donné, qu’on va apprendre à observer,
à transformer en vue de créer l’éternel perfectible.
Car c’est imparfait et du coup, toujours à faire. Là,
dans ce qui n’est que pur cheminement, est toute la saveur du
plaisir.
Faire aimer le plaisir en le donnant à goûter, à
l’éprouver, constitue me semble-t-il, ce qui pour l’éducateur
est à transmettre.
Aucune modélisation n’a alors de prise. Aucune théorie
ne fait loi, dans ce rapport à soi ainsi établi, à
l’autre, au monde.
Winnicot (Pédiatre et Psychanalyste britannique 1896/1971), posait
cette question :
"- Comment ça
marche, la bonne santé ? »,
Et en effet, par où
ça passe ? . Il soulignait qu’en chaque chose, nous n’avons
à faire qu’à des passages, parce que ça parle
de vie, d’évolution, de mouvements, de tension vers une
direction, qui se nomme alors un sens.
Poser la question de ce qui fait sens de vivre pleinement qui on est,
et rien que cela, mais tout cela, c’est l’accompagnement
que peut se promettre l’éducateur.

Le corps comme ayant valeur d'un bien
Néanmoins, notre société va plus loin. Son organisation
est fondée sur la "défense des biens et des personnes".
Actuellement, on en vient à considérer la personne comme
un bien et du coup, à définir le bien matériel
qui la représente par son corps, entité désolidarisée
de toutes les conditions humaines. Il y aurait libre consentement spontané
et lucide.
Ainsi, la question va jusqu’à envisager d’en faire
un fond de commerce possible, sous le prétexte que c’est
« le plus vieux métier du monde » et qu’il
serait vraiment hypocrite de le nier.
N’est-ce pas extraordinaire ?
Nous ne serions donc, sans le moindre état d’âme
mis de côté, qu’un objet corps, avec un objet sexe
à vendre, si on décide de faire carrière sur cette
voie ancestrale franchement.
Par notre corps, nous serions des territoires disponibles, desquels
on peut songer à offrir le service de la pénétration,
moyennant finance, sous le statut d’une profession libérale.
Laissons de fait à la Communauté Européenne, le
soin de définir les diplômes nécessaires et conditions
diverses pour être à la hauteur de cette prétention
professionnelle.
Va-t-on piocher pour ce faire, dans l’art d’aimer nippon
des geishas ? Que nenni !
D’emblée, la question est d’admettre le principe
de pulsions à assouvir par le corps de l’autre, ce corps
sans état d’âme et bien sûr confortablement
consentant.Dans le cadre de l’éducation sexuelle à
l’école, de quoi faut-il prévenir en ce cas ?

Dans le cadre de l’éducation
sexuelle à l’école, de quoi faut-il prévenir
en ce cas?
Que doit-on enseigner ? Un discours comme ce qui suit ?
« Mes enfants, votre corps n’appartient qu’à
vous. Faîtes-en seulement ce que librement vous voulez. Et surtout
vous les petites filles, ne suivez pas le vilain monsieur qui déjà
veut en abuser gratuitement. Il s’appelle un pédophile
et veut tirer profit de votre inexpérience. Attendez de grandir,
car vous avez là, une extraordinaire carrière qui se profile,
bien mieux que celle de vos grands-mères attachées aux
fourneaux. Ceci est révolu grâce à la libération
des femmes. Votre maman sera fière. Vous pourrez librement vendre
votre corps, et ainsi fonder de fille en fille, une dynastie, comme
le chocolatier: « Maison ouverte depuis 1970 ».
Quoique, la question ne soit pas encore tout à fait claire. Doit-on
appeler cela, « maison close » ou bien « vitrine »
comme aux Pays Bas? Attendons encore un peu, les formulations du contenu
de la loi. C’est pour bientôt. En attendant, n’admettez
pas qu’on vous touche pour rien.

L’école
déjà, se bat contre le plaisir.
Car dans le champ de l'éducation, éveiller le plaisir
des sens des enfants n'est surtout pas de mise.
Apprendre joyeusement est au préalable suspect. Le rapport aux
"devoirs" rassure parents et enseignants, dès les petites
classes.
Est méprisé tout ce qui est du domaine de l'imaginaire,
et pas seulement la peinture, la musique ou la danse.
Qu'on se rende compte : l'enfant par exemple, doit attendre les programmes
de 5° ou de 4° au collège, pour s'entendre dire qu'un
poète est aussi un écrivain comme le romancier, qui écrit
des mots ayant un sens. Jusque là, les poèmes auront été
présentés "comme des exercices de mémoire"
(je cite les enseignants eux-mêmes) et rien de plus. La bonne
note est donnée à qui mémorise par coeur et tient
bien son cahier de poésie avec de jolis dessins.

Des savoirs déshumanisés
On ne dit jamais à l'enfant que des mathématiciens ont
fait les mathématiques, que des historiens ont interprété
l'histoire sous tel angle, que des scientifiques font des travaux de
physique ou de biologie... etc.
Quand en tant que peintre, on intervient dans une école, le côté
humain impossible à masquer, fait que l'enseignant la plupart
du temps oscille entre deux attitudes :
_ soit il rivalise avec l'artiste en présence, qui anime la classe
en distribuant du plaisir joyeux systématiquement cassé
par l'instituteur à cause d'un soucis d'autorité et de
maîtrise de sa classe.
_ soit il va laisser exister la relation de l'artiste avec les élèves,
pour conclure in fine en disant aux enfants, que" l'art est une
chose bien agréable, mais maintenant il faut revenir aux choses
sérieuses."
Eprouver du plaisir n'a pas valeur d'apprentissage. Tout l'enseignement
de l'éducation nationale est fondé sur la notion d'effort
douloureux sans laquelle rien n'est possible. N'est cognitif que ce
qui frustre l'élève.

"L
'éducation sexuelle" à l'école s'avère
par principe, hors champ. Cette question n'existe pas, n'a pas
sa place, ne peut être posée.Car enseigner le plaisir d'être
au monde est conséquent, parce que ça forge purement la
singularité des êtres, ça forme le jugement critique
et ça rend autonome.
Que deviendrait "l'esprit scolaire" ?
On peut dire que le clivage entre l'école maternelle et le primaire
est la première étape de la castration.
Jusqu'à 5 ans, l'enfant est considéré comme "éveillé"
dès lors qu'il exprime toute sa créativité.
En CP, on se tient droit et en silence : c'est l'apprentissage non seulement
de l'écrit et de la lecture, mais de la rectitude et de la soumission
aux fameuses "règles" de normalisation, de modélisation.
C'est de là, pour en revenir au symptôme, que la poésie
accède au statut du royal exercice pour se tenir bien droit à
côté de la maîtresse, et porter loin sa voix afin
de dire clairement le poème dont la compréhension, dont
l'existence possible d'un sens, ne se pose en aucune manière.
On laisse encore dessiner l'enfant sur son cahier, comme on lui donnerait
l'autorisation de prendre un bonbon. C'est la récompense après
l'effort.
Soulever la question de 'l'éducation sexuelle", c'est comme
d'isoler celle de la sexualité en rapport au plaisir de vivre.
C'est une question qui recouvre le désir, bien plus que cela
n'aspire à le dévoiler.
Citation
Grothendieck, mathématicien,
dit ceci : "Le désir est ce qui découvre, la
nécessité, ce qui recouvre".
Tout le système éducatif est fondé sur "le
principe de nécessité". En cela, il annonce
son incompétence à propos de tout ce qui touche
à "l'éducation sexuelle". |

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