Qu’est-ce
que le Fétichisme ?
Le mot « Fétichisme »
apparaît pour la première fois en 1760 sous la plume
de Charles de Brosses (1709-1777) dans son ouvrage Du culte des Dieux
Fétiches ou il compare ceux de l’ancienne religion de
l’Egypte avec les pratiques cultuelles de l’Afrique. Fétiche,
vient du portugais « feitiça » mot qui
désigne un objet magique bienfaisant ou malfaisant.
C’est Diderot qui va ensuite officialiser l’existence
de ces mots dans le dictionnaire de l’Encyclopédie.
Le fétichisme renvoie donc à un culte, qu’il soit
spirituel ou sexuel ou les deux. L’objet fétiche représente
la divinité et permet aussi de communiquer avec elle, il est
à la fois symbole et médium, et cette fragmentation
réduit le danger réel ou supposé d’une
interaction directe avec la divinité.






L'idée d'un culte
Dans
le fétichisme sexuel, cela se passe un peu de la même
façon, le fétichiste s’adonne à son fantasme,
mais la présence d’un ou d’une partenaire n’est
pas nécessairement requise, la possession et l’utilisation
de l’objet fétiche suffit à apporter une excitation
parfois même suffisante pour arriver à l’orgasme…
Voilà notamment pourquoi le fétichisme sexuel a longtemps
été classé comme une perversion. Le but procréatif
de la sexualité imposé par la religion ne pouvait en
effet tolérer ni les pratiques masturbatoires ni les cheminements
ludiques, et encore moins l’association des deux !Fétichisme
et perversion
En 1816, Charles Fourier (1772-1837), plus connu pour ses engagements
politiques (utopie socialiste) que ses réflexions sexologiques,
établit la liste de ce qu’il nomme les manies sexuelles
dans un livre intitulé Le nouveau monde amoureux. Charles Fourier
rejette l’expression de « déviation sexuelle »,
il invente à la place celle de « pervers polymorphe »
qui fera plus tard les délices de Freud.

Une perversion aux yeux de certains
Le
fétichisme a été longtemps considéré
comme une perversion sexuelle, Le médecin allemand Kraft Ebing
(1840-1902), le classait ainsi. Pourtant, à la même époque,
d’autres sexologues, ont relativisé cette évaluation,
et cherché à redéfinir les frontières
du normal et du pathologique. Il s’agissait, entre autres, de
cesser enfin d’exclure de la société des gens
dont la sexualité s’exprimait différemment des
normes pudibondes en vigueur: les homosexuels et bisexuels, pour ne
citer que les plus connus. Le psychiatre Magnus Hirschfeld (1868-1935)
et le médecin anglais Havelock Ellis (1859-1939), ont beaucoup
contribué à cette redéfinition de la perversion.
À propos du fétichisme, Havelock Ellis écrit : »
les phénomènes du symbolisme érotique sont ceux
qui sont le plus spécifiquement humains ».
JM LoDuca définit le fétichisme comme « une
perversion sexuelle dans laquelle une seule partie du corps (cheveux,
seins, mains ou pieds.) ou une seule partie de l’habillement
à l’exclusion de toutes les autres déclenche le
désir sexuel. »
Il y a perversion quand une dépendance s’installe
C’est le caractère exclusif du fétiche qui justifie
qu’on le qualifie de « perversion ». C’est
quand on devient dépendant de la présence du fétiche
qu’on entre dans la perversion.

Tous concernés?
En
examinant les choses de plus près, on s’aperçoit
qu’on est tous plus ou moins fétichiste.
Hétérosexuel ou homosexuel, hommes et femmes, tous égaux
devant leurs fétiches ! Il semble même qu’aujourd’hui
en Europe, la tendance soit à libérer l’expression
fétichiste, dans ce qu’elle a de plus alléchant
comme de plus sordide.
Vers une redéfinition de la perversion
Philosophes et artistes soutiennent la réflexion sexologiques
et, à l’instar de Georges Bataille (écrivain)
de Salvador Dali (plasticien), ou de Maurice Heine réhabilitent
l’œuvre de Sade en mettant l’accent sur sa dimension
contestataire son rejet des idées reçues et autres contraintes
sociales et religieuses, et sa volonté de redéfinir
les frontières érotiques.
Le cadre conceptuel se précise avec les travaux d’Alfred
Binet (1857-1911), qui voit le fétichisme sexuel comme une
sorte de culte religieux. Il établit un lien entre le fétichisme
et les cultes monothéistes : en effet, le fétichiste
focalise sa dévotion sur un objet séparé du tout.
L’adorateur des pieds ou des chaussures ne s’intéresse
pas aux cheveux, il voue un culte exclusif à l’objet
élu comme fétiche.
Alfred Binet écrit : « Le fétichisme
amoureux a une tendance à détacher complètement,
à isoler de tout ce qui l’entoure l’objet de son
culte et, quand cet objet est une partie d’une personne vivante,
le fétichiste essaie de faire de cette partie un tout indépendant. »
| Les
coupeurs de nattes évoqués par Magnus Hirschfeld
étaient de redoutables fétichistes. L'auteur rapporte
le cas d'un jeune homme ayant en sa possession des dizaines de
nattes...Précisons que ce "figaro" n'était
pas coiffeur de son métier!!! |
 |

Fétiche
et fantasme
Toujours selon Alfred Binet, le fétichisme sexuel s’actualise
à deux niveaux, l’un mineur, peu élaboré
ou simplement latent , c’est ce fétichisme auquel il
se réfère quand il affirme: « tout le monde est
plus ou moins fétichiste en amour et il y a une dose constante
de fétichisme dans l’amour le plus régulier. »
L’autre niveau, plus complexe reflète l’univers
fantasmatique du fétichiste. Alfred Binet a parfaitement saisi
le caractère abstrait du fétichisme car il a su lire
entre les lignes sans s’arrêter aux premières apparences.
Contrairement à ce que l’on croit encore, le fétichiste
n’est ni dans l’incapacité de capter les signes
de la communication amoureuse ni réduit à les rassembler
en un objet, plus aisé à manipuler, même si son
comportement peut être décodé de la sorte. On
y voit plutôt l’expression d’un monde fantasmatique
intérieur, unique, individuel, souvent d’une extrême
richesse créative.
Fétichisme et fantasmes se répondent car ils sollicitent
l’imaginaire. Le fantasme échafaude une mise en scène,
une histoire, rassemble des images, des sensations, il déclenche
et accompagne le désir, conduit à la jouissance. Les
objets fétiches sont autant de points de repère dans
le déroulement du fantasme, ils balisent les sentiers de l’imagination
et permettent de concentrer l’attention sur les détails
les plus érotiques.

Comment
devient-on fétichiste ?
L'hypothèse
du premier événement vécu.
C’est encore à Alfred Binet que l’on doit l’hypothèse
du « premier événement vécu »
associé à une excitation sexuelle et qui devient ensuite
une référence, un déclencheur érotique.
Cette idée fera son chemin…
Dans un article de 1927, Freud expose son point de vue, pour lui,
le fétichisme est masculin, il vient pallier l’angoisse
de castration qui ne manque pas de surgir lorsque l’enfant (de
sexe masculin) constate que sa mère n’a pas de pénis.
Décidément, ce brave homme avait bien du mal à
intégrer l’existence même de la féminité.
Freud s’étonne que les fétichistes qu’il
a observés trouvent du plaisir à adorer leur objet car
il pense que ce comportement caractérise les sujets immatures
au plan affectif, anxieux, manquant de confiance en soi. Seule la
cure psychanalytique pouvait les remettre sur le droit chemin d’une
sexualité adulte.

Exclusivement masculin selon Freud
Freud
précise : « Il n'est probablement épargné
à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration
lorsqu'il voit l'organe génital féminin. Pour quelles
raisons cette impression conduit-elle certains à devenir homosexuels
et d'autres à se défendre par la création d'un
fétiche, tandis que l'énorme majorité surmonte
cet effroi cela, certes, nous ne pouvons pas le dire. »
Freud explique comment se construit le fétiche et pourquoi
certains « objets » sont privilégiés :
« Dans l'instauration d'un fétiche, il semble bien
plus que l'on a affaire à un processus qui rappelle la halte
du souvenir dans l'amnésie traumatique. Ici aussi l'intérêt
demeure comme laissé en chemin; la dernière impression
de l'inquiétant du traumatisant en quelque sorte sera retenue
comme fétiche. Ainsi si le pied ou la chaussure ou une partie
de ceux-ci sont les fétiches préférés,
ils le doivent au fait que dans sa curiosité le garçon
a épié l'organe génital de la femme à
partir des jambes; la fourrure et le satin fixent - comme on le suppose
depuis longtemps - le spectacle des poils génitaux qui auraient
dû être suivis du membre féminin ardemment désiré;
l'élection si fréquente des pièces de lingerie
comme fétiche est due à ce qu'est retenu ce dernier
moment du déshabillage, pendant lequel on a pu encore penser
que la femme est phallique.
Mais je ne veux pas affirmer qu'on peut chaque fois parvenir à
connaître avec certitude la détermination du fétiche.
Il faut recommander instamment l'étude du fétichisme
à tous ceux qui doutent encore de l'existence du complexe de
castration ou qui peuvent penser que l'effroi devant l'organe génital
de la femme a une autre base qu'il dérive, par exemple, du
souvenir hypothétique du traumatisme de la naissance. »
Certains psychanalystes contestent à juste titre l’exclusivité
masculine du fétichisme. Il faut se souvenir que le fétiche
joue un rôle à la fois de représentation et de
médiation.
Dans l’adoration de l’objet, il y a une gratification
narcissique. À ce titre, on peut donc considérer comme
fétichistes les comportements envers la mode. Quand on s’applique
à suivre la mode, on s’approprie des objets fétiches,
vêtements, chaussures, accessoires qui permettent de s’identifier
à une idole et de renforcer son bien-être, son narcissisme.

Fétichisme,
culte et adoration
Jean Streff dans son ouvrage Traité du fétichisme,
évoque un curieux fait divers : Au fin fonds du Massif
Central, un jeune maçon fut arrêté alors qu’il
volait du linge mis à sécher sur des cordes. Les gendarmes
cherchant à récupérer d’autres pièces
dérobées entrèrent dans la minuscule chambre
où habitait le jeune voleur, « elle était
pleine jusqu’au plafond d’une masse de linge féminin
à l’intérieur de laquelle il avait creusé
un trou pour s’y nicher. »
Le poète allemand, Goethe, était connu pour son fétichisme,
il écrivait à sa maîtresse Christine Vulpius :
« À la prochaine occasion, expédie-moi tes
chaussures de bal, bien éculées par tes exploits et
desquelles tu m’as écrit qu’elles étaient
comme une partie de toi-même que je pourrais serrer contre mon
cœur .»
Charles
Baudelaire (1821-1867) dédie un poème à la
chevelure dans son célèbre recueil Les fleurs du
mal. Ces lignes ont-elles inspiré Auguste Renoir lorsqu’il
peignit cette jeune femme à l’opulente chevelure
en 1894 ?
« Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure
!
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir ! »
Première strophe du poème de Baudelaire « La
chevelure » |
|
N’importe quel objet pouvant devenir objet d’un culte
fétichiste, les rituels varient selon l’imagination et
les fantasmes. Ainsi, parfois le fétichiste des cheveux se
contente de les toucher, de s’en régaler pour mieux attiser
son désir, mais aussi, il peut lui arriver de vouloir les couper
pour s’en approprier et s’en servir pour ses plaisirs
solitaires. Krafft Ebing, avec une précision toute germanique,
cite de nombreux cas de « coupeurs de nattes »,
certains en possédant des dizaines…
L’adoration du fétiche met en scène toutes sortes
de rituels, du simulacre, à l’acte sexuel accompli avec
ou en présence de l’objet fétiche.
Les
multiples usages du fétiche
Certains
fétichistes des bas ou des collants, ne se contentent pas d’admirer
ceux-ci portés par leur maîtresse, ils veulent également
goûter l’ineffable délice d’en sentir la
caresse sur leur peau, cela fait partie du jeu.
Il peut être intéressant de comprendre comment s’organise
le culte, s’agit-il de revivre une expérience antérieure,
quel rôle y joue l’objet, est-il pleinement acteur du
fantasme, ou seulement élément de repérage, le
rituel nécessite-t-il une ou une partenaire ? S’agit-il
d’un objet fétiche qui s’adresse à la vue,
l’ouïe, le toucher, le goût ou l’odorat ?
Si l’on veut décortiquer le processus, les axes de lecture
ne manquent pas !
Le fétichiste est souvent aussi un collectionneur, citons en
référence la collection Riquet, qui compte des milliers
de paires de bas. Yves Riquet, ingénieur en informatique et
grand amateur de bas nylon a gagné le pari de redonner un nouveau
souffle au fabriquant de bas « Gerbe » qui
s’apprêtait à fermer en 1998 la dernière
unité de production des bas nylon « cristal »
. La machine qui les fabrique, un monstre de 25 mètres de long
pesant près de 40 tonnes est intransportable, qu’à
cela ne tienne, Yves Riquet fonde une société de diffusion
qui parvient à vendre des milliers de paires de bas nylon…
L’affaire est rentable et la collection s’enrichit de
nouveaux modèles des plus modestes aux plus prestigieux.
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