L’époque n’est pas précisée, apparemment
la fin du XIXe siècle, 1877 selon le dossier de presse. Le thème
est d’emblée cerné, c’est l’institution
alors très en faveur (et pourtant restée innommée :
le « nourriciat » ?) du recours par les citadins
bourgeois à de jeunes nourrices venues de la campagne. Celle-ci
a dix-huit ans – le même âge que sa patronne –
et elle est incarnée (c’est le cas de le dire) par Isild
Le Besco. Foin de toute hypocrisie : la simple idée de voir
pendant 1 heure 30 Isild Le Besco jouer la nourrice, avec tout ce que
cela suppose dans l’ordre phantasmatique, suscite l’impatience
de tout cinéphile normalement constitué. Empressons-nous
de dire qu’il ne sera pas déçu du spectacle, exquis
de sensualité. Mais le deuxième film d’Antoine Santana
ne se contente pas d’esthétiser, il analyse, et ce avec
une finesse louable, les rapports de classe et leur violence, à
travers l’exploitation de la nourrice par ses employeurs…
La connivence (momentanée) de la jeune femme mal mariée
(Emilie Dequenne) et de la nourrice contrainte au silence sur ses propres
blessures rend plus aiguë encore l’injustice d’une
société pourtant placée sous le signe du progrès :
voir le culte de l’hygiène défendu par le médecin
(Frédéric Pierrot) aux ordres du mari (Grégoire
Colin). Inexorable, la logique du récit conduit à une
fin dévoilée par le titre. Au passage, nous en aurons
beaucoup appris sur un usage si longtemps appliqué en toute bonne
conscience. Et la fuite de la « Ravisseuse » résonne
comme un cri de la liberté, à la façon de celle
de Charlotte Gainsbourg à la fin de « La Petite voleuse ».

Gérard Lenne