Monteiro
l’unique
João César Monteiro est portugais. Disparu en février
2003, ce cinéaste figure parmi ceux qu’on peut sans hésiter
qualifier de génie. Regarder un de ses films, c’est entrer
dans son univers pour… n’en jamais ressortir, pour peu qu’on
soit sensible à l’extraordinaire raffinement de son inspiration
pétrie d’humour, d’égotisme et de sensualité.
A moins, bien sûr, qu’on ne s’enfuie aussitôt
à toutes jambes, mais c’est l’inverse que je vous
souhaite : qu’y a-t-il de plus agréable au cinéma
qu’un envoûtement irrésistible ?
L’intégrale de Monteiro existe en dvd (un coffret de 11
disques sorti en janvier 2004). Il est plus pertinent cependant de l’aborder
par sa déjà légendaire « trilogie ».
Tel Montaigne déclarant qu’il était « lui-même
la matière de (son) livre », Monteiro est la matière
de tous ses films, dont il interprète presque toujours (et en
tout cas dans cette trilogie) le protagoniste, alias João de
Deus. La fascinante et ascétique maigreur de ce « Jean
de Dieu », cousin lusitanien de Nosferatu, n’a d’égale
que son accent chantant lorsqu’il profère, sérieux
comme un pape, des théories aux circonvolutions insolites.
Au sein de cette œuvre à la première personne, une
dimension peu négligeable est occupée par sa propre sexualité,
qui s’épanouit sans honte dans le fétichisme, le
voyeurisme et l’onanisme. João de Deus observe sa jeune
voisine par l’œilleton de la salle de bains dans Souvenirs
de la Maison jaune, ce qui est dira-t-on la moindre des choses, mais
ce n’est qu’un début car il noue avec les jeunes
personnes des liens constamment troublants et émouvants. Il faut
l’avoir vu, dans La Comédie de Dieu, devenu glacier à
Lisbonne, inciter une mignonne adolescente à prendre son bain
dans une baignoire remplie de lait, afin d’utiliser ce lait pour
fabriquer des glaces nonpareilles.
Mais le plus fort, dans cet ordre d’idées, est sans doute
la scène des Noces de Dieu, où le même personnage
se livre à une copulation avec une pulpeuse créature.
Il prend le risque de se livrer, d’exposer son corps décharné,
contrastant avec celui de la belle. Quand on sait qu’il tournera
son dernier film, Va et vient, en phase terminale du cancer qui l’emportera,
on mesure que cet artiste d’exception s’est donné
tout entier à son art, conscient de tout ce qu’il avait
à nous transmettre. Mon but n’est pas de l’analyser
davantage ici, mais de vous convier tous à en découvrir
par vous-mêmes les mystères.
Gérard Lenne