Cinéaste taiwanais, Ang Lee a toujours
manifesté un grand éclectisme dans son inspiration, allant
de la comédie de mœurs locale (Garçon d’honneur,
Salé sucré) à l’adaptation très britannique
de Jane Austen (Raison et sentiments), de l’évocation de
la révolution sexuelle américaine (The ice storm) à
l’épopée chinoise en arts martiaux (Tigre et Dragon),
et même aux aventures d’un superhéros de BD (Hulk).
Si bien qu’il surprend encore avec ce Brokeback mountain complètement
imprévisible.
Retour en 1963 — l’année de la mort de Kennedy —
dans les grands espaces du Wyoming. L’idylle entre deux gardiens
de moutons, si banale et naturelle puisse-t-elle sembler aujourd'hui,
était évidemment alors, dans le contexte de l’époque
comme du milieu social, trop inconcevable pour être divulguée.
Pas de coming out en ce temps-là ! La parenthèse achevée
sur une fâcherie, chacun rentre chez lui. Jusque là, rien
de bouleversant, une sorte de love story au masculin qui s’achève
sur une note douce-amère, en fait sur une illusion de «
retour à la normale » qui devrait arranger tout le monde.
Sauf que… Une quinzaine d’années plus tard, Ennis
va ressurgir dans la vie de Jack. Ils sont tous deux mariés,
certes, mais le retour de flamme va être dévastateur. C’est
là que le film de Ang Lee devient passionnant, dans la description
à la fois crue, réaliste, quotidienne et précise,
d’une relation qui évolue avec le temps, un temps qui s’écoule
en sautant par-dessus les ellipses que la mise en scène ne souligne
jamais.
Il paraît que Gus Van Sant avait été pressenti pour
réaliser ce film. On imagine ce qu’il en aurait fait, l’étendard
gay brandi bien haut. Le travail de Ang Lee est bien plus fort dans
la mesure où il n’est jamais ostentatoire. Cette histoire
d’amour et de passion n’en est que plus émouvante.
D’une émotion qui s’insinue irrésistiblement,
comme une pluie fine qui vous imbibe goutte à goutte.
Gérard Lenne
